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Pendant plusieurs années, Jay Campagne dit avoir été victime d’homophobie et de transphobie de la part de deux professeurs de la Faculté d’éducation et des études professionnelles (FEEP) de l’Université de Saint-Boniface (USB).
Un rapport d’enquête commandé par l’USB confirme certaines des allégations rapportées par l’étudiant.
Le rapport ne nomme pas directement les personnes visées par les allégations, mais au cours de son témoignage auprès de Radio-Canada, Jay Campagne identifie les auteurs de ces actes. Radio-Canada a pu confirmer le nom des professeurs impliqués auprès de deux témoins de certains incidents mentionnés dans le rapport. Radio-Canada a tenté de parler à d’autres étudiants de la cohorte de Jay Campagne, mais aucun d’entre eux n’a voulu témoigner.
Beaucoup d’incidents ont commencé dès que je suis entrée dans la faculté de travail social, se souvient Jay Campagne, qui étudie à l’université depuis 2019 et s’apprête à obtenir son baccalauréat en travail social en juin.
Iel se définit comme queer et non binaire et affirme que ses professeurs d’université, Lena Diamé Ndiaye et Halimatou Ba l’ont mégenré, défavorisé et harcelé au cours de sa scolarité en raison de son identité.
Iel ne s’est pas senti appuyé par des gestionnaires de l’USB lorsqu’iel a fait part de ces allégations. Plusieurs années se sont écoulées avant l’ouverture d’une enquête.
Le rapport ne nomme pas les gestionnaires concernés. Toutefois, Bertrand Pauget était l'unique doyen de l’école durant l’enquête et Peter Dorrington était le seul vice-recteur à l’enseignement et à la recherche au moment des faits allégués.
L’enquête du cabinet d’avocat Rubin Thomlinson LLP, commandée par l’Université de Saint-Boniface, a conclu que 28 des 35 allégations d’homophobie, de transphobie, de harcèlement et de manque de soutien de l'Université formulées par Jay Campagne étaient fondées.
Le rapport d’enquête n’explique pas les raisons pour lesquelles sept allégations ont été jugées non fondées.
L’Université, les professeurs et dirigeants concernés ont pris connaissance de nos demandes d’entrevue concernant le rapport et les allégations avancées par Jay Campagne. Ils ont tous refusé nos demandes d’entrevue.
Accusé de faire la promotion de son homosexualité
Les premières pages du rapport d’enquête listent les allégations contre une professeure que Jay Campagne identifie comme Halimatou Ba. Le document rapporte que 10 des 13 allégations portées contre la professeure sont fondées, dont deux fondées en partie, attestant que la professeure a harcelé et discriminé Jay Campagne en raison de son orientation sexuelle perçue.
Une des allégations affirme que la professeure a reçu des demandes de Jay Campagne d’incorporer des exemples plus inclusifs en classe. La professeure aurait alors rétorqué à l'élève d'arrêter de faire la promotion de l’homosexualité.

Le sac à dos de Jay Campagne comporte beaucoup d'épinglettes liées à des causes de justice sociale.
Photo : Radio-Canada / Victor Lhoest
Ça m'a beaucoup frappé, parce que c’est un commentaire irrespectueux, dénigrant, non éduqué. Que cela se passe devant mes pairs, c’est très humiliant, confie Jay Campagne, en se remémorant cet incident.
Le responsable de direction de l’école de travail social en poste de 2007 à décembre 2025, David Alper, assure avoir entendu la professeure Halimatou Ba répéter ces propos au cours d’une rencontre. J'ai complètement pété une coche. J'ai commencé presque à crier. Je lui ai dit "mais c'est complètement absurde ce que tu dis. Toi, est-ce que tu fais la promotion de l'hétérosexualité".
David Alper fait aussi part d’un climat malsain qui régnait au sein du corps professoral. Plusieurs personnes étudiantes se sont plaintes de comportements irrespectueux, autoritaires, homophobes et transphobes de la part de certains de mes anciens collègues et j'ai moi-même témoigné de ces comportements, souligne-t-il. Jay, c'est peut-être la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.
La représentante étudiante de l'Alliance allosexuelle et hétérosexuelle de l’Université de Saint-Boniface, Asia Wright Makara, se souvient avoir eu l’impression que la professeure ignorait de façon intentionnelle les sujets relatifs aux personnes queers.

Asia Wright Makara est la représentante étudiante de l'Alliance allosexuelle et hétérosexuelle de l’Université de Saint-Boniface depuis octobre 2025.
Photo : Radio-Canada / Victor Lhoest
On était constamment en train de la sensibiliser aux enjeux queers pendant les cours. C’était un peu insultant. Ça semblait comme si une professeure universitaire, qui fait constamment de la recherche, n’a fait aucune recherche pour connaître la réalité des personnes queer, rapporte-t-elle.
La professeure à la retraite depuis septembre 2025 a pris connaissance de la demande d’entrevue de Radio-Canada mais n’y a pas donné suite.
Conseiller de rentrer dans le placard
Le rapport d’enquête affirme qu’un autre professeur a discriminé Jay Campagne en utilisant son prénom de naissance plutôt que son prénom de préférence et en mégenrant iel à l’oral et à l’écrit entre novembre 2023 et août 2024. Jay Campagne affirme qu’il s’agit de Lena Diamé Ndiaye.
À mon avis, c’était très intentionnel, à un moment donné quand je lui répète tellement de fois "c’est Jay, j’utilise le pronom iel", c’était fait pour blesser, estime Jay Campagne.
Le rapport fait état de plusieurs situations où le professeur a coupé la parole, utilisé un ton ennuyé, méprisant et condescendant tout en haussant la voix contre Jay Campagne. Iel rapporte que Lena Diamé Ndiaye est allé jusqu’à tourner sa chaise pour lui faire dos à plusieurs reprises alors qu’iel lui parlait.
Je sentais qu’on me traitait comme si j’étais une maladie
Au moment de préparer un voyage universitaire au Sénégal, Jay Campagne se souvient d’avoir émis des craintes quant à la sécurité des personnes queer dans ce pays où l’homosexualité est considérée comme une infraction criminelle.
[Lena Diamé Ndiaye] m’a déjà dit que tout serait correct si je me cachais, si je retournais dans le placard. On m’a même dit de ne pas venir pour le voyage, donc de ne pas avoir la même expérience éducationnelle que mes pairs. Je ne trouve pas que c’est une réponse adéquate.
Asia Wright Makara se rappelle également de l’utilisation de mauvais pronoms de la part de Lena Diamé Ndiaye, mais admet ne pas avoir osé le confronter. Il était le directeur du programme, et j'étais un peu intimidée à dire quelque chose.
Au total, le rapport d’enquête indique que huit des dix allégations qui sont portées contre Lena Diamé Ndiaye sont fondées, dont une en partie.
Le professeur retraité depuis décembre 2024 n’a pas souhaité répondre aux questions de Radio-Canada pour des raisons de santé.
J’ai essayé tous les chemins, mais on m’a réduit au silence
Jay Campagne rapporte avoir tenté de communiquer avec ses professeurs au sujet de leur comportement à son égard.
L'étudiant indique avoir fait un premier signalement au doyen de sa faculté, Bertrand Pauget, en 2021. Iel pensait que sa prise de parole allait entraîner le dépôt d’une plainte contre ses professeurs, mais selon iel Bertrand Pauget a tardé à agir.
Jay Campagne décrit un enchaînement de tentatives de se faire entendre auprès de la hiérarchie de l’Université. Le 3 juin 2022, Jay Campagne a rencontré le vice-recteur accompagné par le professeur David Alper.
On ne m’a pas pris au sérieux jusqu'à ce que je menace le vice-recteur à l'enseignement et à la recherche, Peter Dorrington, de porter plainte à la commission [des droits de la personne], rappelle Jay Campagne.
Ça a pris beaucoup de courage, ça a été très difficile émotionnellement, psychologiquement. Il y a eu tellement de fois où j’ai voulu arrêter, je me disais que ça n'en valait pas la peine.
Le rapport confirme que c’est seulement après cette réunion du 3 juin qu’une enquête formelle a été lancée.
Le document conclut que le doyen Bertrand Pauget a fait croire à Jay Campagne et à sa cohorte que leurs plaintes étaient officielles sans les traiter comme telles. Néanmoins, l’enquête précise qu’il n’a pas intentionnellement donné l’impression aux personnes étudiantes qu’elles avaient engagé un processus de plainte officielle.
L’enquête conclut que l’USB a suggéré des solutions inadéquates aux problèmes soulevés par Jay Campagne. Ils n’ont pas fait leurs devoirs, assène-t-iel.
L’ex-vice-recteur, Peter Dorrington, toujours professeur à l’Université de Saint-Boniface, n’a pas répondu aux questions de Radio-Canada en renvoyant nos questions aux services des communications de l’Université.
Bertrand Pauget, aujourd’hui doyen et directeur de la recherche à la Brest business school, en France, n’a pas ajouté de commentaire aux questions de Radio-Canada en suggérant d’adresser notre demande aux services des communications de l’Université.
Départ à la retraite et aucune conséquence pour les professeurs mis en cause
Depuis la fin de la rédaction du rapport en juillet 2025, les professeurs Lena Diamé Ndiaye et Halimatou Ba sont partis à la retraite, bien que leur profil soit toujours répertorié sur le site de l’USB.
D’après David Alper, le départ à la retraite de Lena Diamé Ndiaye était déjà prévu depuis fin 2024.
Le doyen de la FEEP, Bertrand Pauget, a quitté ses fonctions en août 2024, soit deux ans avant la fin de son mandat de cinq ans entamé en 2021.
Le vice-recteur à l’enseignement et à la recherche, Peter Dorrington, a quitté ses fonctions en mai 2025 au terme de deux mandats à ce poste. Il est aujourd’hui encore professeur agrégé au sein de l’établissement.
L’USB ne peut pas commenter les motifs entourant les départs à la retraite ou les départs mi-mandat de ses membres, car ceux-ci ne sont pas systématiquement divulgués et relèvent de la vie privée de tout individu, écrit la directrice du bureau des communications de l’établissement, Nathalie Roche. Aucune mesure connue n’a été prise contre les professeurs visés par l’enquête.
Jay Campagne regrette de n’avoir jamais reçu d’excuse. J’aimerais des excuses franches et réelles. Iel envisage de présenter sa cause devant les tribunaux, mais anticipe que ce combat sera coûteux.
Nouvelle équipe professorale
Depuis le départ des professeurs mis en cause et le renouvellement de la direction, Jay Campagne remarque que les discriminations n’ont plus lieu à l’Université. Je vois que depuis que ces enseignants ne sont plus là, il y a une vraiment bonne relève au sein de la faculté. L'école de travail social est menée par trois femmes incroyables qui sont très éduquées et qui sont très ouvertes, prêtes à nous écouter, confie-t-iel.
La représentante étudiante de l'Alliance allosexuelle et hétérosexuelle de l’Université de Saint-Boniface, Asia Wright Makara, pense aussi que la faculté va dans la bonne direction. Je suis heureuse de voir que la diversité est beaucoup plus acceptée avec le prof qu'on a maintenant. J'ai vu beaucoup de beaucoup d'amélioration à travers les années.
Sans établir de lien avec la fin de l’enquête, l’Université de Saint-Boniface a également proposé un Espace sûr à l'Alliance allosexuelle et hétérosexuelle fin 2025, que l’établissement présente comme le résultat de plusieurs consultations et d’une collaboration avec l’Alliance allosexuelle et hétérosexuelle ainsi que l’Association étudiante de l’Université de Saint-Boniface (AEUSB).

L'Espace sûr a vu le jour en 2025 dans l'un des bâtiments de l'Université de Saint-Boniface.
Photo : Radio-Canada / Victor Lhoest
Pour sa part, Asia Wright Makara estime que l’arrivée de cette salle s’est faite de façon accélérée. J’aurais fait des choses différemment, j'aurais aimé qu’on consulte un peu plus les étudiants.
Pour elle, les conclusions du rapport ont précipité les choses. Après avoir appris l’existence de l’enquête, j’ai pensé que c’était une manière pour l’Université de se sauver la face.
Le professeur retraité, David Alper, espère que l’Université saura repartir sur de bonnes bases. Il a travaillé une session avec la nouvelle équipe avant de se retirer, et a perçu un changement. Je suis confiant maintenant, qu'avec l'équipe [actuelle], que c'est quelque chose du passé. Mais on ne peut pas effacer le passé. Ça ne sert pas à grand-chose de balayer les problèmes sous le tapis.


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