On croyait depuis des décennies que les chasseurs Clovis, parmi les premiers Américains, chassaient les grands mammifères avec des propulseurs hérités d’Asie. Une analyse statistique de 66 datations au radiocarbone publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences révèle un écart de 3 000 ans entre l’apparition de cette technologie sur le continent et l’époque Clovis — remettant en question une hypothèse jamais vérifiée par des preuves directes.
Ce que vous allez apprendre
- Pourquoi aucun propulseur Clovis n’a jamais été trouvé dans les archives archéologiques malgré des décennies de fouilles
- Comment un modèle statistique emprunté à la biologie évolutive a permis de dater l’apparition réelle de cette technologie en Amérique
- Pourquoi l’évolution technologique convergente pourrait expliquer l’origine de l’atlatl américain, indépendamment de l’Europe
Une hypothèse jamais réellement prouvée
La culture Clovis, qui a occupé les Amériques il y a environ 13 340 à 12 710 ans, tire son nom des pointes de lance caractéristiques découvertes au Nouveau-Mexique. Depuis des décennies, l’hypothèse dominante voulait que ces premiers chasseurs américains utilisaient des propulseurs — des dispositifs en forme de tige permettant de lancer des javelots avec plus de force — pour chasser de grands mammifères.
Metin Eren, archéologue à l’Université d’État de Kent et premier auteur de la nouvelle étude, souligne un fait troublant : « nous n’avons jamais trouvé d’atlatl Clovis, jamais, dans les archives archéologiques. » L’hypothèse reposait essentiellement sur une supposition de transmission technologique depuis l’Europe, où les propulseurs sont attestés depuis le Paléolithique supérieur, il y a 20 000 à 30 000 ans.
Un écart chronologique de 3 000 ans
Pour tester rigoureusement cette hypothèse, l’équipe a utilisé un modèle statistique emprunté à la biologie évolutive — normalement employé pour déduire la chronologie d’apparition et de disparition d’une espèce à partir de données d’observation fragmentaires. Appliqué à 66 spécimens d’atlatl ou de fléchettes directement datés au radiocarbone sur le continent américain, ce modèle a calculé la date la plus ancienne possible pour l’apparition de cette technologie : environ 9 996 ans avant aujourd’hui.
C’est un écart de 3 000 ans avec l’époque Clovis. Si cette estimation est exacte, les chasseurs Clovis n’auraient tout simplement pas pu utiliser cette technologie — elle n’existait pas encore sur le continent à leur époque.
Crédit : Tim Evanson via Wikimedia CommonsUne invention indépendante plutôt qu’une importation ?
Cette découverte remet également en question l’idée d’une diffusion massive de la technologie d’Asie vers l’Amérique via le détroit de Béring. Eren note qu’aucun spécimen conservé d’atlatl n’a jamais été trouvé en Asie, en Australie ou en Afrique à l’âge de pierre — affaiblissant l’hypothèse d’une transmission directe et suggérant plutôt une notion de « quasi-hyperdiffusion » jamais réellement étayée par des preuves matérielles.
L’équipe propose une hypothèse alternative : la technologie du propulseur aurait pu apparaître indépendamment en Amérique, par évolution convergente, sans lien direct avec son invention européenne. Ce phénomène est fréquent dans l’histoire technologique humaine — des populations confrontées à des problèmes similaires développent souvent des solutions similaires sans contact entre elles.
Une prudence méthodologique partagée
Justin Pargeter, archéologue à l’Université de New York non impliqué dans l’étude, salue sa rigueur tout en apportant une nuance importante : la datation d’artefacts organiques comme les atlatls reflète davantage les conditions de conservation — pergélisol, glace — que la véritable date d’apparition de la technologie. Le même test appliqué à des lances en bois ou des cordages pourrait « effacer » statistiquement des technologies dont l’existence ancienne est par ailleurs certaine.
Eren lui-même reconnaît cette limite : l’analyse statistique seule ne prouve pas que les Clovis n’utilisaient jamais d’atlatl, et l’absence de preuves n’est pas une preuve d’absence. Mais l’ensemble des éléments réunis suffit à réfuter l’idée que cet usage devait être tenu pour acquis — ouvrant la voie à des hypothèses alternatives sur les armes de chasse des premiers Américains, comme les lances simples ou les javelots à main.


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