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Il est notoire que Tristan Demers est tombé dans la marmite de la bande dessinée lorsqu’il était encore tout jeune. Cependant, ce qui est moins connu, c’est qu’il s’est aussi pris les pieds dans celle de la nostalgie au même âge. « J’avais 12 ou 13 ans et j’allais à la Cinémathèque québécoise voir des films de répertoire », raconte-t-il. En effet, pour lui, l’élan nostalgique correspond à un devoir de mémoire plutôt qu’à une idéalisation réactionnaire du passé.
Le bédéiste entend donc contribuer à sauvegarder des parcelles de notre histoire et aborde cette mission sous l’angle de la culture populaire. Après avoir esquissé la relation de la Belle Province avec l’entreprise fondée par le créateur de Mickey Mouse (Le Québec merveilleux de Walt Disney), avec le plus célèbre des Gaulois (Astérix chez les Québécois) et avec le héros de Hergé (Tintin et le Québec), il a tourné sa lorgnette du côté de la série animée présente sur nos ondes depuis 1971 relatant les aventures des familles Caillou et Laroche. Il propose, en guise de lecture estivale, Un dîner avec les Pierrafeu. La petite histoire d’une adaptation québécoise.
Certes, il s’agit d’une production télévisée américaine, The Flinstones, mais elle a pour particularité d’avoir été doublée dans la langue de Tremblay par des acteurs d’ici, inaugurant une nouvelle façon de faire, dont Les Simpson sont un éloquent exemple subséquent. « Je trouve ça intéressant, parce que ça s’inscrit tout à fait dans son époque de célébrer le Québec, qui nous sommes, de se décomplexer », explique le père spirituel de l’illustre Gargouille, faisant référence aux mouvements d’émancipation dont ont été témoin les années 1970. « C’est aussi toute la période des films de fesses québécois. On est là-dedans, dans cette volonté d’affirmer qui l’on est par nos productions, et ça passe aussi par le doublage. »
Au cours de ses fouilles en archives, Tristan Demers a rapidement constaté que la langue vernaculaire convoquée par l’adaptation québécoise des dialogues n’a pas plu à tous. D’autant plus que le dessin animé a d’abord été diffusé sur la chaîne nationale à heure de grande écoute. « À ce moment-là, Radio-Canada perdait des parts de marché au profit de Télé-Métropole. Déjà, avec des émissions comme Rue des Pignons ou Les Plouffe, on tentait de s’approcher [de la réalité des gens], mais il y avait toujours quelque chose de théâtral. Alors que, là, non seulement on se permettait de parler comme dans la rue, mais on est allés chercher des vedettes du cabaret. »
Denise Proulx, Paul Berval, Monique Miller et Claude Michaud ont respectivement prêté leurs voix à Délima et à Fred Caillou, ainsi qu’à Bertha et à Arthur Laroche. « Ils ont le sens du punch. C’est la génération qui a appris à improviser sur scène avec un escabeau, un pot de peinture et un verre de scotch. Ils faisaient une demi-heure avec ça. Ce sont ces comédiens qui ont donné une couleur unique [à notre version de l’émission]. D’ailleurs, le Québec est le seul endroit au monde où le générique inclut des photos des comédiens. Parce que c’étaient nos stars à nous. »
Renouer avec l’enfance
Bien que l’auteur ait consacré deux années de recherches minutieuses à ce livre, celui-ci n’emprunte pas une approche universitaire, mais plutôt ludique. « On voulait décrypter factuellement ce qui était arrivé. On ne voulait pas tomber dans l’étude sociologique. On raconte la petite histoire à l’origine [du phénomène]. C’est un récit plus qu’une analyse. » D’où le sous-titre.
Et le « dîner » du titre, quant à lui, ne renvoie pas qu’au seul fait que les 166 épisodes aient été diffusés en boucle pendant des années à l’heure du repas de mi-journée, mais aussi au fait que, « dans les années 1980, c’était la première fois que, tout à coup, les parents divorçaient, les mères travaillaient, donc Fred et Délima sont devenus, en quelque sorte, les gardiens du midi. Encore là, c’est très parlant de la réalité sociale d’une époque. Vingt ans avant, ça n’existait pas un enfant seul avec la clé dans le cou qui rentrait le midi se faire un grilled cheese avec une soupe aux tomates au micro-ondes, livré à lui-même. »
Nonobstant le rapport entre les genres, qui a plutôt mal vieilli, reconnaît celui qui collectionne les objets liés à l’univers des Pierrafeu, la série suscite donc toujours des souvenirs de jeunesse chez ceux qui sont désormais adultes. Et pour Tristan Demers, cette rémanence de l’enfance tout au long de l’existence humaine vaut son pesant d’or. C’est d’ailleurs ce qu’ont en commun, à son avis, les bédéistes — gamins dans l’âme — qu’il admire (dont Uderzo et Goscinny) et qu’il a eu l’occasion de côtoyer au cours de sa déjà longue carrière, comme il le raconte dans le récit autobiographique publié l’an dernier Fais ça comme un grand. Le parcours douloureux de l’enfant vedette de la BD.
C’est aussi ce qui explique que ses outils de prédilection demeurent le crayon et la gomme à effacer, plutôt que les diverses technologies désormais à sa portée. « J’ai déjà essayé, et ça fonctionnait, mais quelque chose manquait. Ça m’éloignait du sentiment qui m’habitait quand, petit, je dessinais dans ma chambre. […] Je suis donc revenu au crayon à mine pour me sentir habité de l’état d’esprit de l’enfant que j’étais. Je pense qu’on a tous une manière d’y arriver, mais il faut qu’on la trouve. Parce que la vie n’est pas facile non plus. Et si on perd ça, on perd un moteur qui nous permet de rebondir dans nos réalités adultes plus pragmatiques. »
Certains manient le cerf-volant, d’autres s’adonnent aux jeux de société, mais le bédéiste — qui prévoit la parution de quatre nouveaux ouvrages à l’automne — reste irréductiblement fidèle au dessin.
Il ne manque d’ailleurs jamais, lorsqu’il prend des vacances, de glisser calepin et crayons dans sa besace. « Parce que je sais que, même au bord de la mer, rapidement, je vais avoir le goût de dessiner. C’est mon métier, mais c’est d’abord l’expression de ce que je suis et de ce qui me rend heureux. »


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