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Peu avant sa mort, en 2018, le grand journaliste et romancier Tom Wolfe songeait à un projet qui aurait traité de ce qu’il appelait une « joie de “coleur” » — cela, je crois, pour tenter d’expliquer le phénomène Trump dans toute sa violence rhétorique et physique. Largement ignorant du français (Wolfe a mal orthographié « colère » dans ses notes), l’écrivain cherchait également à capter la mauvaise humeur nationale qui semblait synchronisée avec les déclarations les plus excessives du président.
Dès la deuxième année de son premier mandat, Donald Trump avait battu tous les records d’excès politique moderne avec son comportement instable et ses paroles farouchement agressives. Dans son discours d’investiture, en janvier 2017, il avait cependant prononcé une phrase mémorable qui, malgré sa formulation bizarre, laissait entendre qu’il pouvait éprouver de l’empathie pour la condition désespérante des démunis de la société américaine : mères et enfants pauvres, ouvriers congédiés d’usines fermées par la politique du libre-échange ou étudiants défavorisés par un système d’éducation riche, mais incompétent. C’en était trop pour lui : « Le carnage américain s’arrête ici et maintenant ! »
En réalité, un nouveau style de carnage américain débutait sans que j’en sois tout à fait conscient, jusqu’aux chocs des tueries de Renée Good et Alex Pretti par des agents de l’ICE, à Minneapolis, et du bombardement d’une école de filles en Iran par des avions américains. Certes, le carnage physique aura été bien pire pendant les mandats des présidents Johnson, Nixon, Bush père et fils, et même celui d’Obama avec son « déferlement » militaire en Afghanistan. Toutefois, Tom Wolfe signalait quelque chose de nouveau et d’effrayant chez Trump : une vilaine tendance en partie métaphorique, en partie (cruellement) directe.
C’était du jamais vu dans l’histoire américaine. Nous assistions à un carnage de colère sans limite, de méchanceté publique incessante. Une véritable foire nationale d’insultes et d’injures, portée par une colère tellement répandue, tellement profonde, que les freins établis de la culture civique et de la vie privée ne sont désormais plus à la hauteur pour y répondre.
Wolfe ironisait, bien sûr. On ne trouve pas de véritable joie dans les sottes vulgarités des vedettes du Make America Great Again (MAGA) comme Trump, Pete Hegseth, Pam Bondi, Kristi Noem et, de temps en temps, de la part du plus raffiné d’entre eux, J.D. Vance (pensez aux insultes télévisées lancées par le vice-président à Volodymyr Zelensky dans le Bureau ovale). En revanche, quand les élites du MAGA crachent leurs pensées crasseuses à haute voix, on remarque tout de même un genre d’élan hideux et noirci, presque joyeux dans son aisance. Comme si Trump et ses adjudants ne pouvaient pas vivre sans être en colère, gobant leur propre bile comme du carburant, engueulant tout le monde à volume élevé. Voilà donc « la joie de colère » dont parlait l’auteur du Bûcher des vanités.
Tom Wolfe, lui, incarnait les bonnes manières et la politesse d’un homme élevé avant la Deuxième Guerre mondiale à Richmond, en Virginie, ancienne capitale de la confédération sudiste. Authentique gentilhomme de la vieille école, il incarnait la véritable antithèse de Trump. Ce qui ne veut pas dire qu’il manquait d’humeur ou de sarcasme élégamment méchant. Wolfe était un maître de la satire radicale, qu’il pointait souvent vers la gauche, surtout dans sa formule la plus célèbre, radical chic, qui se moquait des prétentions des libéraux blancs bien-pensants de Manhattan et de leur soutien aux militants noirs des Black Panthers.
Néanmoins, cette âme conservatrice à la voix douce était outrée par Trump et la bousculade farouche qui l’entourait dans l’éther sociétal. Sa veuve, Sheila Wolfe, m’a, l’autre jour, rappelé quelques éléments de cette dégringolade américaine pourrie : « Pensez à toute la rage des passagers aériens. Personne ne veut leur tenir tête. Et juste hier [à New York], deux policiers ont attaqué un type dans un magasin de vin et spiritueux. C’était le mauvais gars, et les flics font l’objet d’une enquête interne. Mais les spectateurs dans le magasin ne l’ont pas aidé, disant qu’ils avaient trop peur. »
Est-ce l’air du temps, ou quelque chose de plus grave dont Trump est l’emblème ? « Ouvrez le putain de détroit, espèce de bâtards, ou vous vivrez en enfer — VOUS ALLEZ voir ! », « Gloire à Allah… Une civilisation entière va mourir ce soir ». Est-ce que c’est vraiment un président américain qui a parlé ainsi, sans filtre ? Un « ça » américain déchaîné ?
Tom Wolfe croyait néanmoins à la profonde stabilité de l’Amérique, quel que soit son président. Dans un essai publié dans Harper’s Magazine en 1989, il écrivait : « Les États-Unis sont maintenant la société la plus stable de la terre. Il n’y a aucun bouleversement, aucune révolution, aucune menace de révolution. Le système politique est comme un train sur une voie ferrée. Ça continue simplement à rouler. »
Ce n’est plus vrai de nos jours. On dirait que Trump envoie les agents de l’ICE aussi bien pour déstabiliser les villes américaines — et faire métaphoriquement dérailler la société civile — que pour expulser les sans-papiers. Dans le même esprit, les forces aériennes des États-Unis et d’Israël ont bombardé des chemins de fer liant Téhéran, Tabriz, et Mashhad afin de déstabiliser les transports militaires, mais également de semer la panique parmi les Iraniens. La destruction d’immeubles, d’infrastructures et de relations humaines fait partie de ce qu’on pourrait rassembler sous l’expression de la « joie de colère trumpienne ». Celle-ci lui permet de retirer autant de satisfaction à démolir l’aile est de la Maison-Blanche qu’à construire une nouvelle salle de bal.
Le chantier de la République américaine, souvent décrit comme une expérience civique en cours, est en train de s’effondrer.


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