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Truck Violence au FME, entre discipline et rage

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L’improbable fusion de punk hardcore et folk des Appalaches que réussit Truck Violence attire l’attention. Deux ans à peine après la parution de son premier album, le quatuor est courtisé par l’Europe, les États-Unis et le « rest of Canada », où il passera les prochains mois. Du nord de l’Alberta aux scènes du monde, en passant par Montréal, Le Devoir refait l’atypique parcours du groupe en compagnie des membres fondateurs, Karsyn Henderson et Paul Lecours.

La musique de Truck Violence pique d’abord la curiosité. Quelle idée de marier hardcore et folk, de passer sur un même album d’une chanson brutale à une plus douce accompagnée de banjo ? Il y a, dans le son du quartet, les traces du passé albertain de ses membres, explique le chanteur et parolier Karsyn.

« La première chose qu’on visait, c’était d’arriver à traduire en musique un sentiment, un état, celui de nos origines. Bon, à l’évidence, le banjo renvoie à nos origines albertaines et rurales, mais après, l’ambiance générale de nos albums évoque pour moi l’automne et l’hiver en Alberta, c’est-à-dire quelque chose d’à la fois très ouvert et très vide, d’hostile et de froid, dans plusieurs sens du terme. »

Les deux albums (Violence, le premier, est paru en juillet 2024) sont bons, mais c’est le concert qui scelle l’affaire. Aussi emballants que soient les trois instrumentistes, nous n’avons d’yeux que pour Karsyn, qui semble moins chanter par plaisir que par nécessité. Il est bestial. Un déchaîné, torse nu, possédé par la violence de l’instant, qui hurle comme s’il cherchait à se libérer de quelque chose. La question nous brûle : ça fait du bien, ou pas, d’être ainsi sur scène, Karsyn ?

Il réfléchit un moment avant de répondre : « D’abord, je dirais que ce qui m’occupe au quotidien — lire, écrire, composer avec Paul — est pour moi un geste nécessaire, presque compulsif. Je me sens comme si j’avais une obligation morale, ou du moins envers moi-même, de faire ça tous les jours. J’ai un régime de travail très strict, je dois travailler tous les jours, sinon je me sens coupable. Quant à la performance, j’admets ne pas y avoir réfléchi beaucoup, ou sinon en termes très simples : dans la vie, je me sens souvent aliéné, détaché du reste du monde ; sur scène, je sens que je peux vraiment me montrer aussi laid que je le suis. »

« Et j’ai remarqué que d’agir ainsi sur scène amène le public à assouvir ce même désir, poursuit-il. Et là, en concert, je me sens avec les gens. » Des images tournées il y a quelques semaines lors d’un spectacle au Marché des possibles témoignent de ce lien qui se crée entre Karsyn, les gars de Truck Violence et le public. Une communion dans le défoulement, jusqu’à ne plus vraiment savoir qui sur scène est encore musicien et qui, du groupe ou de son public, donne une performance. « Une relation qui s’établit comme ça, entre nous et le public, je ne crois pas qu’on retrouve ça ailleurs qu’en concert. »

En cela, Truck Violence est totalement aligné sur l’esprit hardcore punk, et les thèmes que le groupe explore dans ses chansons (l’aliénation, la destruction, la religion, les rapports de force et de pouvoir, entre autres), sous la plume franchement bien trempée de Karsyn Henderson, fouettent encore plus l’auditeur.

« Une ville où il se passe quelque chose »

Impossible de ne pas entendre dans les textes de Henderson quelque chose comme une réaction au milieu conservateur dans lequel son ami Paul et lui ont grandi. Paul Lecours a grandi à Hearst, à cinq heures de route à l’ouest de Rouyn-Noranda. « J’ai toujours fréquenté l’école francophone », ce que Paul a poursuivi en déménageant avec la famille en Alberta, dans cette petite communauté francophone où il a rencontré Karsyn à 13 ou 14 ans.

Le grand-père de Karsyn, parfait bilingue comme son bon ami, se nomme Léo Piquette, ancien député du Nouveau Parti démocratique provincial et militant pour les droits des francophones, très connu pour avoir notamment défié l’Assemblée législative albertaine en 1987 en osant poser une question en français — ce qu’on nomme « l’affaire Piquette » s’est même rendu jusqu’en Cour suprême et les députés albertains peuvent aujourd’hui interroger leurs collègues en français.

« En finissant l’école secondaire à 17 ans, on a immédiatement déménagé à Montréal, raconte Paul. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas grand-chose à faire en Alberta pour un jeune et parce qu’on voulait bouger dans une ville où il se passait quelque chose, musicalement. Et puisqu’on parlait déjà tous les deux français, alors ça allait de soi de s’installer à Montréal. »

Leur projet musical a d’abord pris une forme rap, avant de changer de cap. « Le FME ? On y a joué une fois déjà, mais c’était avant la sortie du premier album », se souvient Karsyn. « On ne s’appelait pas encore Truck Violence, on faisait du weird hip-hop stuff au moment où ils nous ont invités, mais arrivés au festival, on était passé au hardcore. Quand on a commencé le spectacle, il y avait comme dix personnes dans la salle ; à la fin, il n’en restait plus que cinq », ajoute-t-il en échappant un rire.

Deux ans après la sortie de leur premier album, les gars, tous deux âgés de 23 ans, voient le monde entier s’ouvrir à leur musique et à eux, en partie avec le soutien du label californien The Flenser, auquel on associe un autre phénomène rock extrême populaire, Chat Pile. « Je ne sais pas quoi penser de tout ça, avoue Paul. Je ne peux pas expliquer pourquoi on attire l’attention, je suis même choqué de voir que des gens se présentent à nos concerts ! Je suis tellement surpris que le premier album ait si bien fonctionné. »

Quelques semaines après la parution de son second album, The weathervane is my body, le quatuor montréalais Truck Violence s’apprête partir hurler son désespoir sur les scènes d’Amérique du Nord — au Vermont dès la semaine prochaine, puis à Philadelphie, à Pittsburgh, à Chicago, avant une escale à Pop Montréal le 25 septembre, et de retour sur la grande route pour le reste de l’automne.

Truck Violence sera de passage au Festival de musique émergente de Rouyn-Noranda le samedi 5 septembre, à 18 h 30, au 55 Dallaire.

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