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COMPTE RENDU D’AUDIENCE - Les deux hommes, âgés de 27 et 31 ans, comparaissaient à la cour criminelle départementale de Seine-Saint-Denis. Le 16 février 2022, ils avaient frappé Jérémie Cohen avant que celui-ci ne soit percuté à mort par un tram. Ils risquent 20 et 6 ans de prison.
Il portait de longues tresses le jour des faits, comme plusieurs de ses proches dans la salle. Mais derrière la vitre du box, Miguel D., incarcéré depuis avril 2022 à Fleury-Mérogis, se présente avec les cheveux courts. Le changement est frappant : l’accusé, qui gardera le regard baissé pendant une bonne partie de l’audience, n’a plus l’aspect inquiétant du jeune homme filmé à Bobigny, il y a quatre ans jour pour jour, s’acharnant sur la victime. À quelques pas de lui, Kenny A., 110 kilos pour 1 mètre 85, écrase de sa silhouette massive le petit banc de la cour criminelle départementale de Seine-Saint-Denis. Lui aussi fait profil bas : mains croisées et dos voûté, il attend patiemment son tour pour venir à la barre. Amusant hasard, les deux compères ont tout les deux choisi de revêtir un pull immaculé, couleur de l’innocence.
C’est le jeu en matière criminelle : à la barre, on tente de faire bonne figure. L’enjeu de ce procès, bien sûr, est autrement tragique : les deux hommes sont accusés de s’en être pris violemment à Jérémie Cohen le 16 février 2022 à Bobigny (Seine-Saint-Denis). Frappé à plusieurs reprises, le jeune homme de confession juive, désorienté, avait traversé en courant l’avenue Jean Jaurès pour échapper à ses agresseurs. Un tram l’avait alors percuté de plein fouet. Transporté à l’hôpital, Jérémie Cohen décédait dans la nuit, le choc avec la rame ayant causé un traumatisme crânien. L’affaire avait eu un retentissement national, le père de la victime ayant notamment fait appel à Éric Zemmour, en pleine campagne présidentielle, pour visibiliser l’affaire.
Les deux hommes jouent gros dans ce procès, quoique dans des proportions différentes. Accusé de violences volontaires en réunion ayant entraîné la mort, Miguel D., 31 ans, risque jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle. De son côté, Kenny A., 27 ans, comparaît pour violences commises en réunion, un délit «connexe», en récidive, passible de 6 ans d’emprisonnement. Autre différence de taille, le premier est en détention provisoire depuis près de quatre ans, quand l’autre se présente librement à la barre. Le soir du drame, Jérémie Cohen avait été frappé à deux reprises. Une première fois par Miguel D. et Kenny A. Puis, un peu plus loin, par un groupe de personnes et de nouveau par Miguel D. qui lui avait porté un violent coup de pied au torse, puis un coup de genou et un coup de poing à la tête. Avant la fuite fatale sur les voies de tram.
Masturbation et agression sexuelle ?
De son côté, Kenny A. avait quitté les lieux après la première agression : sous bracelet électronique pour des faits de trafic de drogue, le jeune homme craignait d’être impliqué dans une nouvelle histoire. Au cours de la semaine, les deux acolytes auront le temps de défendre leur version des faits. Ils affirment avoir d’abord demandé à Jérémie Cohen, qui se masturbait en pleine rue près d’une femme africaine, de s’éloigner. Jeremie Cohen aurait alors pénétré dans une impasse où il aurait touché les fesses de Jenny K., la petite amie de Miguel D. La situation aurait alors dégénéré dans les circonstances que l’on sait. Mais ce premier jour d’audience était consacré à l’examen de personnalité des deux protagonistes et à la présentation de leur itinéraire familial et professionnel.
Deux trajectoires ressemblantes par certains points. D’origine guadeloupéenne, Miguel D. et Kenny A. viennent d’un milieu simple et ont grandi à Drancy (pour l’essentiel), dans un «cadre familial stable» sans «carence d’ordre éducatif ou matériel» ni violence. Tous deux ont arrêté précocement leurs études, après des parcours scolaires médiocres, ponctués d’échecs. Sans formation, ils enchaînent les petits boulots (hôte d’entrée, plonge, déménageur pour Miguel D. ; préparateur de commandes pour Kenny A.). Les deux fument occasionnellement du cannabis, mais affirment qu’ils nourrissaient un projet professionnel (métiers de la régie pour Miguel D. ; chauffeur de bus pour Kenny A.), avant un coup d’arrêt.
C’est là que les trajectoires divergent. Miguel D. se voit diagnostiquer la maladie de Crohn en 2019. Ballotté de consultations médicales en opérations, il n’a pas avancé dans ses projets lorsque sa route croise celle de Jérémie Cohen. Kenny A., lui, est condamné à trois ans de prison en 2020 pour trafic de stupéfiants. La mère de sa copine de l’époque est interpellée à l’aéroport d’Orly en provenance de la Guadeloupe, avec un kilo de cocaïne dans ses affaires. Les magistrats ont manifestement considéré que Kenny A. avait orchestré la chose, puisqu’il est condamné, alors que sa belle-mère est relaxée. En 2023, il sera de nouveau condamné à quelques mois de prison pour trafic de stupéfiants. Kenny A. aura tout de même travaillé comme chauffeur livreur, puis poseur de voies ferrées entre 2020 et aujourd’hui.
«C’est toujours la faute des autres ?»
Moins épais, le casier de Miguel D., n’est cependant pas aussi vierge que son pull blanc. Le jeune homme a été condamné à six mois avec sursis en 2016 pour conduite sans permis et sous stupéfiants. Il est aussi connu des services de police pour une histoire de vol et un contrôle alors qu’il avait sur lui un joint et quelques grammes de cannabis. Mais ce n’est jamais de leur faute, affirment les deux hommes. «J’étais passager, le conducteur plus âgé que moi m’a dénoncé», affirme Miguel D. au sujet de la voiture. «Ils ont estimé que c’était moi le fautif», se plaint Kenny A. dans le dossier de la belle-mère à la cocaïne. «Je fréquentais les mauvaises personnes, ils ont estimé que j’avais à voir quelque chose avec le trafic», ajoute-t-il pour la seconde condamnation.
Une faille dans laquelle les avocats de la famille, Me Serfati et Me Laporte, n’ont pas manqué de s’engouffrer. Les deux avocats portent l’une des premières estocades contre Kenny A., qui continue à habiter à Bobigny et à travailler en Île-de-France, malgré des interdictions explicitement mentionnées dans le cadre de son contrôle judiciaire. «J’ai demandé à mon ancien avocat de faire une demande de modification de contrôle judiciaire, elle n’a jamais été faite», s’enfonce l’intéressé. «J’ai donné mon adresse à la juge en sortant de prison, elle m’a quand même laissé sortir.» «Si je comprends bien, c’est toujours la faute des autres ?», rétorque Me Laporte. Kenny A. avait également eu la bonne idée de déclarer à l’expert psychiatrique qu’il avait un casier judiciaire vierge et ne consommait pas de stupéfiants.
Boxe, karaté et téléphone portable
Un levier parfait pour la défense, qui tentera de pointer les possibles mensonges des deux accusés dans la procédure, pour mieux mettre en cause, dans les prochains jours, leur version des faits. Miguel D., lui, est cuisiné dès aujourd’hui sur sa pratique des arts martiaux. Le jeune homme a pratiqué le karaté, la boxe thaï et la boxe anglaise avant de tout stopper en raison d’une tumeur bénigne au tibia, bien avant sa maladie de Crohn. Un point qui pourrait évidemment aggraver son cas, en fonction de son niveau de maîtrise dans ses disciplines. «J’ai pratiqué comme ça», assure l’accusé depuis le box, «six mois» par ci, «deux mois» par-là, jusqu’à ses 17 ans au plus tard.
Un homme violent ? «Si on me donne le premier coup, oui je le rends», admet l’accusé. «La violence peut être une réponse donc ?», rebondit l’avocat général. «Non, jamais», se rattrape l’intéressé. «Il faut pas trop l’embêter», confesse son père, appelé à la barre. Un premier round de questions et de réponses, échangées sous le regard inquiet des parents de Jérémie Cohen et de plusieurs de ses frères et sœurs présents à l’audience. La véritable bataille qui opposera Me Laporte et Me Serfati aux avocats de la défense ne sera toutefois livrée que dans les prochains jours. Avec un premier coup de semonce du côté de la famille, qui demande à ce que comparaisse à la barre Laurence L., la petite amie de Miguel D. qui, selon les avocats des parties civiles, aurait récupéré le téléphone de son ami après le drame. Téléphone dont une partie du contenu a été effacée...


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