Chaque astronaute de retour d’une sortie extravéhiculaire (EVA) décrit exactement la même chose : une odeur tenace sur ses gants, son casque, sa combinaison. Pas métaphorique, pas imaginaire. Une odeur réelle, identifiable, qui ressemble à du steak grillé, du métal en fusion ou des fumées de soudure. Bienvenue dans l’une des découvertes sensorielles les plus étranges de l’exploration spatiale.
À retenir
- Une odeur unanimement rapportée par des astronautes du monde entier, mais d’où vient-elle vraiment ?
- Les molécules responsables proviendraient-elles de la mort d’étoiles il y a des milliards d’années ?
- La NASA a même commandé un parfum artificiel pour préparer les astronautes à cette surprise cosmique
Sommaire
- Un consensus olfactif venu du vide
- La mort des étoiles enfermée dans une molécule
- De l’ozone et du métal : la deuxième piste
- La NASA a commandé un parfum de l’espace
Un consensus olfactif venu du vide
Lorsque les astronautes reviennent de mission, ils s’accordent tous sur un point : l’espace a une drôle d’odeur. Selon leurs témoignages, ça sentirait le « steak grillé », le « métal chaud » ou encore la « fumée de soudage ». Ce qui rend ce phénomène particulièrement troublant, c’est l’unanimité. Des dizaines d’hommes et de femmes, de nationalités différentes, formés dans des programmes distincts, reviennent avec la même description.
L’astronaute Don Pettit, lors de son séjour à bord de l’ISS, écrivait : « chaque fois que j’ouvrais la porte du sas pour accueillir des collègues de retour d’une marche dans l’espace, une odeur très particulière chatouillait mes sens olfactifs. J’ai d’abord eu beaucoup de difficultés à en déterminer la provenance. Je pensais qu’elle venait des conduits, mais j’ai remarqué que cette odeur imprégnait leur combinaison, casque, gants, ainsi que les outils. » L’astronaute vétérane Peggy Whitson, elle, décrivait un parfum persistant et fort, semblable à de la poudre à canon. Deux astronautes, deux descriptions légèrement différentes, mais le même registre sensoriel : la combustion, le métal, la chaleur.
Une bouffée directe d’espace pur reste impossible pour l’être humain, le vide étant fatal. Mais quand les astronautes sortent de l’ISS, les composés présents dans l’espace s’accrochent à leurs combinaisons et rentrent avec eux dans la station. C’est ce mécanisme de « passager clandestin chimique » qui permet, indirectement, de sentir l’univers.
La mort des étoiles enfermée dans une molécule
Quand les étoiles meurent, le processus génère des composés appelés hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Ces molécules sont présentes partout dans le système solaire, y compris sur Terre, dans le charbon, le pétrole, et certains aliments. Elles se forment aussi lors de la combustion de charbon, de tabac, de bois ou de viande. l’odeur de barbecue dans votre jardin un soir d’été partage quelque chose de fondamental avec les résidus d’étoiles mortes il y a des milliards d’années. Difficile de trouver connexion plus vertigineuse.
Selon Louis Allamandola, fondateur et directeur du laboratoire d’astrophysique et d’astrochimie du NASA Ames Research Center, ces molécules « semblent être partout dans l’univers » et « flottent indéfiniment », présentes dans les comètes, les météorites et la poussière spatiale. Elles ont même été proposées comme base des premières formes de vie sur Terre. Un détail qui donne le vertige : l’odeur collée sur la combinaison d’un astronaute pourrait être le vestige d’une explosion stellaire vieille de plusieurs milliards d’années.
Les HAP, que l’on retrouve dans les aliments carbonisés comme les grillades ou les rôtis trop cuits, sont aussi omniprésents dans l’espace interstellaire. En fait, la majorité du carbone interstellaire est piégé sous forme de HAP. La chimie de l’univers et celle de notre cuisine du quotidien partagent donc les mêmes signatures moléculaires.
Une autre théorie avancée par les chercheurs : lors d’une sortie extravéhiculaire, des atomes d’oxygène isolés s’accrochent à la combinaison. Au moment de la repressurisation du sas, l’oxygène moléculaire (O₂) afflue et se combine à ces atomes solitaires pour former de l’ozone (O₃), ce qui expliquerait l’odeur acide et métallique signalée. L’ozone, c’est précisément cette odeur caractéristique que l’on perçoit après un orage électrique ou près d’un photocopieur en surchauffe. Terrestre, là encore.
Des variations existent selon les missions : les sorties lunaires produisent des notes de soufre et de fer liées au régolithe, tandis que les EVA autour de l’ISS privilégient les notes d’ozone et de traces de cabine recyclée. La plupart des astronautes s’accordent néanmoins sur un point : l’arôme est intense, vif et persistant, pouvant durer plusieurs heures après le retour en cabine.
La NASA a commandé un parfum de l’espace
Pour rendre l’entraînement des astronautes plus réaliste, la NASA a commandé en 2008 au chimiste Steve Pearce la création d’un arôme reproduisant fidèlement ce que les astronautes décrivent. L’objectif : éliminer l’effet de surprise en orbite. Pearce n’avait pas été choisi au hasard. Il avait quelques années auparavant déjà recréé l’odeur de la station spatiale russe Mir.
Ces témoignages présentent toutefois un biais potentiel, relève Robin Isnard, docteur en astrochimie. « Certaines surfaces métalliques ont peut-être été altérées à l’extérieur de la station spatiale internationale, avec pour résultat la production de certaines matières organiques. » L’odeur signalée par les astronautes pourrait donc être le produit d’une oxydation, davantage qu’une qualité intrinsèque de l’espace lui-même. Les deux grandes théories manquent encore de données issues d’études officielles rigoureuses. Ce qui n’empêche pas la piste des HAP d’être aujourd’hui la plus sérieusement documentée.
Il y a quelque chose d’assez extraordinaire dans le fait que l’univers, vieux de 13,7 milliards d’années, finisse par se signaler à nous via une odeur familière. Le nuage moléculaire Sagittarius B2, situé près du centre de la Voie Lactée, contiendrait du formiate d’éthyle en quantité suffisante pour que son odeur rappelle la framboise et le rhum. La prochaine sortie extravéhiculaire prévue à l’ISS ramènera peut-être, accrochée à une gaine de combinaison, un fragment chimique de ce nuage vieux de plusieurs milliards d’années. Un souvenir olfactif de l’univers, inséré discrètement entre deux coutures de Nomex.
Sources : franceinfo.fr | slate.fr


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