Le 22 décembre 2016, à Tourouvre-au-Perche, dans l’Orne, la ministre de l’Environnement de l’époque, Ségolène Royal, inaugure en grande pompe la première route photovoltaïque au monde. Un kilomètre de bitume recouvert de cellules solaires, censé produire de l’électricité sous les roues des voitures et des tracteurs. Avant que la route ait fêté ses quatre ans, une bonne partie du dispositif était déjà arrachée du sol.
À retenir
- Les panneaux solaires collés sur la route se décollent sous le poids et le cisaillement des véhicules agricoles lourds
- La production réelle atteint seulement 37 900 kWh en 2019, trois fois moins que prévu par les promoteurs
- Le revêtement granuleux amplifie le bruit de roulement et oblige l’abaissement des vitesses de circulation
Sommaire
Une vitrine mondiale à cinq millions d’euros
La technologie, développée par la société Wattway, filiale du groupe Colas, consiste en un revêtement routier de 2 800 m² de panneaux photovoltaïques en forme de dalles collées directement sur l’asphalte, sans terrassement ni fondation nouvelle. L’État finance l’opération à hauteur de 5 millions d’euros de subventions. L’ambition affichée dépasse largement ce seul village normand : Ségolène Royal espère alors équiper 1 000 kilomètres de routes françaises avec ce revêtement d’ici 2020. Un chiffre qui, huit ans plus tard, résonne comme une promesse jamais tenue.
Les promoteurs du dispositif évoquaient une production susceptible d’alimenter l’éclairage public d’une ville de 5 000 habitants.
Un échec mécanique avant d’être électrique
Une dalle solaire posée sur un toit ne subit que son propre poids et le vent. Collée sur une route de campagne, elle encaisse en plus le poids et le cisaillement des pneus, des remorques et surtout des engins agricoles lourds qui empruntent quotidiennement ce tronçon. Sous cette contrainte répétée, la colle finit par céder : les panneaux solaires installés sur la route se décollent, laissant l’eau s’infiltrer sous les cellules.
Posée à plat, sale et parfois ombragée, une cellule chauffe et produit nettement moins qu’une cellule inclinée et ventilée sur un toit. Le rendement énergétique réel s’est révélé deux fois inférieur aux prévisions initiales, notamment à cause de l’ombre, de la poussière et du revêtement dégradé.
Le revêtement granuleux censé garantir l’adhérence des pneus a un autre effet secondaire : il amplifie le bruit de roulement à chaque passage de véhicule. Ce bruit devient tel pour les riverains que la vitesse de circulation doit être abaissée sur le tronçon. Aux dégradations mécaniques s’ajoutent des travaux d’entretien à répétition, qui finissent par bloquer régulièrement l’accès à la route. Le conseil municipal invoquera plus tard le mécontentement des habitants, lassés de ces chantiers récurrents, pour acter l’abandon du site.
Une production trois fois inférieure aux promesses
Dès 2017, le tronçon ne produit que 78 397 kWh, déjà deux fois moins que prévu.
La chute s’accentue encore à partir de janvier 2019, où la production annuelle tombe à 37 900 kWh. Une surface équivalente de panneaux installés sur un toit aurait produit presque cinq fois plus d’électricité, selon les calculs transmis à l’Assemblée nationale. Le fiasco n’est donc pas seulement mécanique : il est aussi, et peut-être surtout, un fiasco de rendement.
Face à ce constat, une grande partie des dalles est démontée dès 2019, alors que le tronçon n’a pas encore quatre ans. Une section plus courte reste en observation, avant d’être elle aussi arrachée à l’été 2024, après sept ans et demi de dysfonctionnements.
Le démontage n’aura rien coûté à la commune, la charge financière étant assumée par l’entreprise elle-même.
L’arbitrage qu’on refait à chaque facture d’énergie
Wattway n’a pas totalement renoncé à sa technologie. La société a réorienté ses dalles vers des surfaces plus modestes, entre 3 et 12 mètres carrés, pour alimenter des bornes de recharge de vélos, des caméras de surveillance ou des abribus éclairés. L’échec de Tourouvre a surtout conduit les acteurs français à abandonner les routes solaires classiques au profit des ombrières photovoltaïques installées sur les parkings, où les panneaux restent inclinés et ventilés comme sur un toit. La leçon retenue tient en une phrase : la physique d’une cellule solaire ne se négocie pas avec l’enthousiasme d’un lancement médiatique.
Cinq millions d’euros investis dans des toitures ou des ombrières auraient généré, à surface égale, une production presque cinq fois supérieure, selon les mêmes calculs parlementaires. La saison des factures d’électricité qui rouvre chaque automne remet cet arbitrage sur la table, et il est difficile d’y échapper : mieux vaut un panneau incliné sur un toit qu’une dalle collée sous les roues d’un tracteur.
Sources : revolution-energetique.com | assemblee-nationale.fr | contribuablesassocies.org


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