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Toujours trop, jamais assez

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La job de mère est un acte sacré, me dis-je souvent. Si tu n’ajoutes pas une aura mystique, quelque chose comme une sainte, une martyre ou une louve romaine, ça relève de la charge mentale et d’un fichier Excel. Toutes ces heures sans frontières, ces congés qui n’existent pas, cet amour inquiet et démodé qui surfe sur un siècle tourmenté, ce pardon perpétuel qui fait de toi une mammifère de chair, de larmes et de sang, cet instinct impérieux qui t’arracherait un rein et te lacère le cœur, ça n’entre pas dans les colonnes du capitalisme, sauf pour l’indice de natalité.

J’exagère ? J’ai devant moi cette photo de mères éplorées à Gaza. C’était le 24 avril dernier. La légende nous apprend que Sarah a perdu ses fils Salah et Abdullah la nuit précédente dans une frappe aérienne. Cette femme anéantie, effondrée, représente pour moi tout ce que la maternité peut nous offrir et nous enlever, la vie même. La natalité, c’est aussi de la chair à canon, n’en déplaise à tous nos nouveaux curés qui se déguisent en politiciens et nous enjoignent à repeupler le Québec.

Section commentaires, j’ai lu Léon et son copain JM qui me reprochent d’être trop « collée » à mon fils, mon B, dont je parle ici à l’occasion (et qui a quitté le nid familial à 18 ans, je précise). Ça leur démange l’entrejambe, ces messieurs, qu’une féministe puisse être complice de son grand jeune homme de garçon qui devrait être en train de suivre les conseils d’Andrew Tate ou de rejoindre les Forces armées canadiennes, qui connaissent leur plus fort taux de recrutement en 30 ans, apprenait-on récemment.

Il y a une date limite pour la connivence mère-fils, semble-t-il. À mon âge, on devrait offrir ses services de mamie ou se casser gentiment pour faire du bénévolat en banlieue et tricoter des pattes de bébé destinées aux services de naissance des hôpitaux, ces berceaux de la nation.

L’amour inconditionnel

Le commentaire est savoureux tant il est daté : « C’est assez courant : mère qui ne se fixe jamais sur un conjoint et dont le fils unique devient “l’homme” sur lequel elle colle comme de la crazy glue. Malsain […] décolle, jeune homme ! »

C’est assez paradoxal de se faire « mononcsplainer » notre rôle sacrificiel (avec une date de péremption) par des carencés affectifs de compétition internationale.

Si je comprends bien, les hommes dans nos lits serviraient à combler nos instincts maternels, selon votre logique patriarcale qui refoule au lavage depuis quelques brassées ? Non merci, Gérald. Je n’ai pas besoin d’un marmot supplémentaire. J’ai donné, et largement. Mon algorithme est assez cohérent là-dessus : la solitude choisie est un luxe qui n’a pas besoin de Louboutin ni de sacoche digne d’un gala du MET du lundi soir. Non, c’est le plus grand des luxes, celui de la sainte paix.

Et je vais t’en confier une pour la route, mon Mario : sur mon feed, des femmes de 30-40-50-60 ans ont décidé de prendre une pause des hommes qui ne savent pas pleurer ou qui les prennent pour leur mère. Nous voulons bien materner nos enfants, mais le contrat s’arrête là. Allez consulter à 175 $ l’heure ; nous, on a donné pour les heures sup’ non rémunérées.

Je me doute bien que, derrière tes conseils non sollicités, la grande peur atavique de voir un jeune homme se transformer en moumoune (ou pire, fruity, queer ou gai) vous crispe le fond de culotte. Jean-Sébastien Girard peut vivre avec sa mère, mais bon, on ne va pas en faire une marque de commerce !

Je vais te confier un autre secret, mon Jean-Jacques. Des mères de famille solos me chuchotent qu’elles ont hâte que leurs grands jeunes hommes de fiston quittent le nid. Elles ne le disent pas, ça ne se fait pas, mais avec l’inflation et la crise du logement, elles voient avec lassitude leur contrat s’éterniser, les rendant corvéables à merci, incapables de couper le cordon parce que lorsque ça chie de partout dans la société, on s’attend aussi à ce que les mamans répondent présentes et passent la vadrouille. C’est dans nos gènes, paraît-il, réapparaître quand tout va mal. On dirait une fin de règne de la CAQ.

La promesse de l’aube

Je ne sais pas pour toi, mon Léopold, mais dans mon coin, nous sommes tous nés du ventre d’une femme. Nous lui devons ça, notamment. Tu sais ça, toi, que les mères portent en elles des cellules de leur garçon ? Elles ont du Y elles aussi ! On appelle ça le microchimérisme fœtal. Je porterai en moi des cellules de mon B durant des décennies. Ça me protégerait. Peut-être que ça me donne juste ce qu’il faut de torque pour t’envoyer mon doigt le plus musical en signe d’amitié.

Parce qu’après ne pas avoir payé vos pensions alimentaires, vous allez aussi nous dire comment ne pas en faire trop ou pas assez ? Je t’ai mis la réponse de la comédienne Gillian Anderson plus bas. Elle résume bien ma pensée.

Et Romain Gary n’a pas trop mal tourné, selon vos standards, malgré un amour maternel très… russe. Je viens de m’y replonger, grâce à toi, je cherchais une citation. Le célèbre écrivain a gagné ses épaulettes dans l’armée et mérité quelques médailles. Relire La promesse de l’aube, c’est toujours une leçon d’intelligence supérieure. Sa mère de famille monoparentale batailleuse, non seulement il ne peut pas douter de son amour, mais il la célèbre, même si la dette est lourde à rembourser.

Allez, tu n’es pas seul à avoir des problèmes avec ta génitrice et à avoir peur de l’intimité. J’étais dans une soirée à saveur de « guérison » l’année dernière avec mon B. Après l’avoir pris dans mes bras avant de retourner dans mon coin, un voisin de coussin s’est moqué de moi, de ce geste à cœur ouvert qu’il jugeait étouffant. Je me suis tournée vers lui et j’ai tout de suite compris : « Il y en a pour toi aussi ! Viens dans mes bras ! » Je l’ai huggé vigoureusement. J’aurais pu être sa mère à lui aussi.

Après cette soirée, j’ai appris que ce jeune trentenaire avait des problèmes avec sa maman. L’amour faisait des hoquets entre eux. Et pourtant, j’aurais voulu lui rappeler les mots de Gary : « On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. » Peu importe si elle a été trop ou pas assez…


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