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FIGAROVOX/ENTRETIEN - Dans son dernier ouvrage Sommes-nous passés à côté d’un tueur en série ?, le journaliste revient sur neuf affaires criminelles non élucidées. Il analyse les circonstances de ces drames et cherche à comprendre comment de tels criminels ont pu échapper à la justice.
Journaliste spécialiste de la chronique judiciaire, Thibaut Solano a travaillé au quotidien La Montagne, à l’Express et aujourd’hui à Marianne. Il est l’auteur de deux enquêtes : Les Disparues (Les Arènes, 2016), sur le meurtre de jeunes femmes à la gare de Perpignan, et La Voix rauque (Les Arènes, 2018), chronique de l’affaire Grégory. Il vient de publier : Sommes-nous passés à côté de tueurs en série ? (Édition Robert Laffont, mai 2026).
LE FIGARO. – À l’heure où l’opinion s’interroge sur les dysfonctionnements de la justice, notamment avec l’affaire Lyhanna, vous vous penchez sur neuf affaires criminelles non élucidées. Pourquoi ?
Thibaut SOLANO. – J’ai choisi ces neuf cas parce que ce sont ceux où le mode opératoire du crime, le secteur géographique et le profil des victimes laissent penser à un tueur en série. Parmi toutes mes recherches, aussi bien dans les archives qu’auprès des avocats et des magistrats, ce sont donc neuf dossiers où un tueur en série a pu échapper à la justice.
Vous évoquez plusieurs figures de criminels connus ou moins connus du grand public. Quel est le profil de ces tueurs en série que vous décrivez ? Qu’est ce qui les amène à passer à l’acte ?
Il y a beaucoup de mythes autour des tueurs en série. Le premier mythe est de penser qu’ils se ressemblent tous. En réalité, ce n’est pas du tout le cas. Certains s’attaquent plutôt à des femmes, d’autres plutôt à des enfants. Certains n’ont même pas de profil de prédilection parmi leurs victimes et peuvent s’attaquer à n’importe qui comme Francis Heaulme. Mais leur point commun est qu’ils ont recommencé à tuer. En d’autres termes, ils ont pris du plaisir à tuer et ils en ont tiré une satisfaction. Cette dernière a été analysée par les psychiatres qui se sont penchés sur le phénomène des tueurs en série, comme un sentiment de toute-puissance, celui d’avoir pouvoir de vie et de mort sur un individu. Beaucoup ont vécu une enfance de misère, de souffrance et de violence, comme Patrice Alègre pour ne citer que lui. Ils passent ainsi d’une situation d’écrasement à une situation de domination pour reprendre le pouvoir.
Parmi tous les suspects potentiels de ces neuf affaires non élucidées, vous évoquez des criminels connus tels que Dominique Pelicot, François Vérove plus connu sous le nom du «Grêlé», ou encore Nordahl Lelandais. Comment expliquez-vous que des affaires d’une telle envergure aient pu être abandonnées ?
C’est l’identification parfois tardive de ces criminels qui a permis d’exhumer des affaires oubliées pour tenter de savoir si elles pouvaient leur être imputées, travail toujours en cours actuellement au pôle cold case de Nanterre, spécialisé sur les crimes de ce genre. De nombreuses affaires sont en effet tombées dans l’oubli depuis les années 80, époque durant laquelle il y avait d’ailleurs davantage de crimes non élucidés qu’aujourd’hui.
D’autant qu’à l’époque il n’y avait pas non plus la mémoire criminelle qui existe aujourd’hui grâce aux archives d’Internet, au travail du pôle cold case de Nanterre et à celui de plusieurs associations de bénévoles. Des meurtres faisaient parfois l’objet de seulement deux colonnes dans le Parisien et les affaires étaient classées beaucoup plus vite. Je ne compte pas, à l’époque, les cas de femmes assassinées et dont l’enquête était abandonnée au bout de seulement un an et demi. La place des victimes était moins importante qu’aujourd’hui. La preuve en est : certaines familles de victimes n’ont même jamais été reçues par le magistrat ou le juge d’instruction en charge de leur dossier.
S’il existe encore autant d’affaires non élucidées, c’est d’abord parce que les scellés, les pièces à conviction, les objets qui peuvent éventuellement contenir l’ADN, n’ont pas forcément été bien conservés.
Par ailleurs, le phénomène des meurtres en série était sous-évalué en France. On pensait que c’était un phénomène américain jusqu’à ce que dans les années 90, on découvre Francis Heaulme, Guy Georges ou encore Patrice Alègre et Émile Louis. On s’est aperçu que ce phénomène n’était pas circonscrit aux États-Unis. Et la justice a traîné pour appréhender ces enquêtes complexes. Elle s’est emmêlée dans ses propres problèmes : la guerre entre la police et la gendarmerie, le changement d’affectations des magistrats, etc. D’autant que suivre des affaires complexes sur le long terme n’était pas dans l’habitude des magistrats. C’est pour toutes ces raisons que beaucoup de cas ont été oubliés. Mais le décompte ne s’arrête pas à ces quelques noms connus du grand public. Depuis les années 70, j’ai comptabilisé au total 57 tueurs en série en France même si certains m’ont sans doute échappé, les archives de la presse n’ayant pas toujours été numérisées.
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Avec le développement des technologies et des méthodes de recherche, comment expliquer qu’il y ait encore aujourd’hui un tel nombre d’affaires criminelles non élucidées ?
S’il existe encore autant d’affaires non élucidées, c’est d’abord parce que les scellés, les pièces à conviction, les traces sur les scènes de crime, les objets qui peuvent éventuellement contenir l’ADN, n’ont pas forcément été bien conservés. Jusqu’à un temps récent, on avait même tendance à les détruire très rapidement. Donc même si la science a progressé, notamment avec les techniques ADN, elle ne peut pas faire des miracles quand les pièces ont été mal conservées. Par ailleurs, la science peut résoudre un crime quand il y a scène de crime. C’est plus compliqué quand il s’agit d’une disparition.
Quoi qu’il en soit, des profils de tueurs en série peuvent donc continuer à émerger. L’été dernier, un homme aurait fait quatre victimes qu’on a retrouvées dans la Seine du côté de Choisy. Il s’est trouvé que le tueur présumé était un migrant sans-abri et deux de ses victimes présumées avaient exactement le même profil. Les méthodes de la recherche étant faillibles, ce genre de profil peut encore passer inaperçu pendant un certain temps et permettre au meurtrier de continuer à sévir.
Quel a été l’impact des erreurs ou des manquements judiciaires sur les affaires que vous avez traitées ?
Il est énorme puisque ce sont précisément les erreurs de la justice qui créent le tueur en série. S’il y a récidive c’est que les enquêtes ont raté dès le départ. Mauvaises constatations sur la scène de crime, scellés mal conservés ou bien manipulés sans précaution par les enquêteurs. Il peut aussi y avoir ce qu’on appelle « l’effet tunnel ». Les enquêteurs partent bille en tête dans une mauvaise direction, prenant ensuite beaucoup de retard. Je pense par exemple, à l’affaire Ghislaine Charlier, une des disparues de l’A26, en 1988 dans l’Aisne. Les gendarmes avaient interpellé celui qui était un peu l’idiot du village, et qui était resté un an en prison avant qu’on s’aperçoive qu’il avait juste avoué n’importe quoi sous la pression des gendarmes. L’enquête a ainsi perdu un an. Certains tribunaux dans les années 80 avaient un taux d’élucidation lamentable.
Avec l’évolution des méthodes de recherche, peut-on avoir l’espoir de retrouver d’autres tueurs en série ?
C’est tout à fait possible. Je pense par exemple aux fillettes de 1987. Le tueur, à considérer que c’est le même, de ces quatre petites filles enlevées et tuées au cours du printemps 1987 en région parisienne n’a jamais été retrouvé. On a cependant isolé un ADN sur le vêtement d’une des victimes, Sabine Dumont, mais il ne correspond à personne dans le fichier national des empreintes génétiques. Alors quelle alternative a été trouvée ? Celle de la généalogie génétique. Les enquêteurs vont comparer cet ADN avec les bases de données américaines que 2 millions de Français ont déjà testé en venant chercher leurs origines ethniques. Grâce au concours du FBI, il est possible d’aller comparer un ADN inconnu sur une scène de crime avec ces bases et ainsi retrouver un cousin éloigné qui pourrait mener ensuite, grâce au travail de généalogistes plus classiques, à un suspect qui soit déjà dans le dossier. Beaucoup de spécialistes du métier estiment que dans 95 % des cas, le nom du coupable est déjà dans le dossier. C’est parfois quelqu’un qui a été placé en garde à vue, mais à qui on n’a pas pu apporter suffisamment d’éléments pour le faire craquer. Un tueur en série à côté duquel les enquêteurs sont passés.


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