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«The Man I Love» et «La bola negra»: hommes entre eux

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Deuxième et dernier film américain inscrit en compétition à Cannes, The Man I Love d’Ira Sachs fera sourire tout spectateur québécois (ou, du moins, tout baby-boomer québécois) dès sa première image : un extrait VHS d’Il était une fois dans l’Est, d’André Brassard. Ce film résolument théâtral coécrit par Michel Tremblay fut, heureuse coïncidence, également présenté au Festival de Cannes, en 1974.

Dans la peau de Jimmy George, artiste multidisciplinaire homosexuel évoluant dans le New York underground de l’époque Reagan, en pleine flambée de l’épidémie de sida, Rami Malek évoque inévitablement Freddie Mercury, sa plus célèbre incarnation. « Il réside dans mon âme et j’espère qu’il continuera à me conseiller toute ma vie », a indiqué l’acteur de 45 ans mercredi, en marge de la présentation du film.

Avec son enchaînement de scènes apparemment arbitraire, s’articulant davantage autour d’ambiances délicatement modulées que de rebondissements dramatiques, The Man I Love est ce qu’on appelle un film slice of life, format narratif préconisé par le cinéma indépendant américain ayant émergé à la fin des années 1980, et dont Sachs est un fier porte-étendard.

Maussade et antipathique, mais indéniablement charismatique, Jimmy est en période de répétition pour son nouveau projet : un remake sur planches du film de Brassard, où il reprend le rôle de Carmen (Sophie Clément), chanteuse western participant à un concours de travestis dans une boîte de nuit. Sauf que quelque chose cloche. Ce perfectionniste qui prend son art très au sérieux commence à souffrir de trous de mémoire.

Faisant un bel usage des zooms dans des pièces enfumées ou dans des bars gais survoltés, lieux intimes éclairés tantôt par des flashs de couleurs expressives, tantôt par des effets stroboscopiques, Sachs convoque certains piliers du queer cinema, tels Tous les autres s’appellent Ali de R.W. Fassbinder, Cruising de William Friedkin, ou le documentaire culte Paris is Burning, sur les origines du voguing dans l’univers du drag.

Comme bon nombre d’œuvres présentées lors de cette 79e édition du Festival de Cannes, The Man I Love remet en question les frontières entre réalité et fiction pour quiconque vit passionnément de son art, parfois à son détriment et à celui de ses proches. L’une des scènes les plus marquantes se déroule lors de la première répétition de la pièce : une interaction malaisante entre Jimmy et son pianiste crée la confusion. Est-ce bien Jimmy, ou bien le personnage que Jimmy interprète, qui s’emporte ainsi ?

Le film intègre aussi des touches d’humour autodérisoire bienvenues, notamment lorsque le beau-frère demande à sa femme (Rebecca Hall) pourquoi Jimmy ne cherche pas à décrocher des rôles dans de « vrais films » à Hollywood. Une façon pour Ira Sachs de dire qu’il continuera à faire du cinéma comme il l’entend. Et ce, quitte à se battre pour le financer. Parce que, même avec un acteur oscarisé au générique, un film d’auteur sur des communautés marginalisées demeure encore aujourd’hui difficile à financer : « J’ai eu le feu vert de la 26e société de production que j’avais contactée », a déclaré, pince-sans-rire, le cinéaste de 60 ans, mercredi en conférence de presse.

Beaucoup de bruit pour pas grand-chose

Présenté jeudi soir, La bola negra — comme The Man I Love — est un prétendant non seulement à la Palme d’or, mais aussi à la Queer Palm. Ce prix créé en 2010 récompense « ces films qui mettent en avant des thèmes LGBTQ+, des perspectives féministes ou remettent en question les normes de genre ». Cette année, un nombre record de 22 titres sont en lice, dont 7 sont tirés de la compétition officielle.

Rappelons que Xavier Dolan l’avait remporté en 2012 pour Laurence Anyways. Il avait cependant créé la polémique en refusant la distinction, expliquant son choix deux ans plus tard dans Télérama : « Quel progrès y a-t-il à décerner des récompenses aussi ghettoïsantes, aussi ostracisantes, qui clament que les films tournés par des gais sont des films gais ? »

« La Queer Palm, je ne suis pas allé la chercher. Ils veulent toujours me la remettre. Jamais ! » a-t-il ajouté…

Épique fresque historique de près de trois heures sur l’amour et l’art en temps de guerre, La bola negra est signé par le tandem espagnol « Los Javis », composé de Javier Calvo et Javier Ambrossi, deux icônes queers qui formaient jusqu’à tout récemment un couple à la ville, et qui se sont imposées en Espagne tant au petit écran (Veneno, La Mesías) qu’au cinéma (la comédie musicale Holy Camp!).

Inspiré du roman inachevé de Federico García Lorca, fusillé en 1936 lors de la guerre d’Espagne, le film s’ouvre en force : une séquence d’une cruelle ironie oppose des villageois festifs à des avions militaires. Suit une scène franchement déstabilisante : la caméra filme en plongée un camion débordant de cadavres chauds et de blessés agonisants, tandis que des religieuses infirmières font le tri sans sourciller, échangeant entre elles comme si elles faisaient une pause-café. La déshumanisation de la guerre dans toute son obscénité ordinaire.

Mais ce n’était qu’un faux espoir. Car pour le reste, La bola negra est victime de ses propres ambitions. Ce récit choral tentant de tout embrasser finit par étouffer sous le poids de ses intentions. Les trois protagonistes demeurent curieusement inachevés, à l’image du roman dont le film s’inspire. Carlos, le personnage inspiré de Lorca, en est l’exemple le plus éloquent. Réduit à des sourcils plissés sous des cheveux de jais, il est aussi ténébreux qu’unidimensionnel.

Les Javis, connus pour leur habileté à marier kitsch et sacré, semblent ici perdus entre les deux. Le ton oscille sans cesse — épique, intime, comique, tragique — sans jamais vraiment trouver son centre de gravité. Les dialogues, très écrits, pèchent par excès de solennité.

Apparaissant brièvement dans le rôle d’une danseuse de cabaret, Penélope Cruz cristallise les limites du scénario. Sa réplique d’adieu sonne aussi creux que les citations ésotériques partagées sur les réseaux sociaux : « Le travestissement est le rêve de tous les possibles ; la guerre, c’est le contraire. »

À travers trois temporalités enchevêtrées (1932, 1937, 2017), les personnages passent beaucoup de temps à s’engueuler et à s’insulter dans des crescendos qui aboutissent rarement à quelque chose d’intéressant, ou de moindrement cathartique. La bande sonore flirte par moments avec l’insupportable.

Ce qui maintient l’intérêt du film, cependant, c’est l’imagerie homoérotique. La lumière caresse magnifiquement la peau de marins en blanc, de soldats en camisole ou de corps nus sur une plage. Ces instants silencieux parlent avec une éloquence que n’atteint malheureusement jamais toute la clameur qui les entoure.


Jozef Siroka est à Cannes à l’invitation du festival et grâce au soutien de Téléfilm Canada.

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