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«The Christophers»: duel de peintres

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Dans le large éventail de styles cinématographiques abordés par Steven Soderbergh, The Christophers, son troisième long métrage à prendre l’affiche en deux ans, comptera parmi ses œuvres les plus intimes. On pourrait même parler d’un tête-à-tête opposant le vénérable Ian McKellen dans le rôle d’un grand peintre à la notoriété abîmée et une aspirante artiste, jouée par Michaela Coel, mandatée par les enfants du premier pour terminer une série de portraits inachevés, les Christophers, dont la valeur pourrait atteindre des dizaines de millions de livres après sa mort.

Star de l’art contemporain au siècle dernier, Julian Sklar (McKellen) n’a rien peint depuis une vingtaine d’années, sa présence dans le monde de la peinture se limitant à des coups d’éclat dénonçant l’avarice du milieu de l’art et à son rôle d’expert-vedette au regard cinglant dans un concours télévisé où sont jugées les œuvres d’artistes amateurs.

Sklar, apprend-on tôt dans le film, n’en aurait plus pour longtemps à vivre, quasi reclus dans ce bric-à-brac qu’est sa maison londonienne — essentiellement le seul décor de ce film écrit par Ed Solomon (scénariste de No Sudden Move, 2001, du même réalisateur), qui pourrait aisément être transposé au théâtre. Ses deux enfants, Barnaby (James Corden) et Sallie (Jessica Gunning), qui entretiennent une relation tendue avec l’illustre paternel, pensent à leur avenir : au grenier sont conservées huit toiles incomplètes destinées à devenir sa troisième série de portraits, dite « The Christophers », les deux précédentes ayant consacré le maître. Si quelqu’un parvenait à les terminer, ils feraient un malheur aux enchères.

Lori Butler (Coel), spécialiste du travail de Sklar que Sallie connaît depuis l’école des beaux-arts, accepte le job, même si elle reconnaît qu’il s’agit d’un travail de contrefaçon ; ce serait pour elle une douce revanche sur la critique assassine que le vieux peintre lui a assénée lors de sa participation à l’émission Art Fight. Un premier rendez-vous chez Julian est pris, Lori prétextant être embauchée pour l’aider à mettre de l’ordre dans ses affaires.

Leur première rencontre donne lieu à une mémorable scène : Lori grimpe à l’étage et le trouve à son bureau en train d’enregistrer de courtes vidéos de vœux d’anniversaire pour quiconque débourse une centaine de livres. Elle ne placera pas un mot : Julian, qui ne la reconnaît pas de l’épisode Art Fight, se lance dans un très long soliloque filmé en une prise, prouvant qu’à 86 ans, le grand Ian McKellen n’a rien perdu de sa verve, de sa finesse, ni de son charisme.

Michaela Coel, créatrice de la série acclamée I May Destroy You (2020, sur HBO), est à la hauteur de son partenaire de jeu, capable d’exprimer ses émotions en économisant les mots, sa posture, son regard, en disant long sur le dilemme qui l’habite, à côtoyer un artiste qu’elle admire, mais un homme qu’elle méprise. C’est sur cette tension que se déploie le récit, entre humour noir et moments de complicité inattendus, qui révélera les blessures du peintre et les rêves brisés de celle appelée à prendre son pinceau. Le regard que porte Soderbergh sur les turpitudes du milieu de l’art contemporain aurait certes mérité d’être raffiné, mais voir McKellen et Coel partager l’écran avec tant d’intelligence et de sensibilité nous comble.

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