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Terre-Neuve et le coût du risque

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Chers lecteurs, je vais tenter de vous expliquer pourquoi vous ne pouvez absolument pas vous former une opinion éclairée au sujet du contrat Québec–Terre-Neuve. C’est tout simplement parce qu’il nous manque des données. On espère que la première ministre les a.

Pour faire simple, il s’agit d’un projet à deux sous. L’entente — celle que Terre-Neuve vient de rejeter — nous permet d’obtenir un approvisionnement massif supplémentaire d’électricité à 11 ¢ le kilowattheure (kWh). Si on construisait nous-mêmes, sur notre territoire, l’équivalent de l’expansion de Churchill Falls et de la nouvelle centrale de Gull Island, cela nous coûterait 13 ¢/kWh, donc deux sous de plus.

Mais François Legault a accepté de payer un prix d’entrée pour économiser ces deux sous. Pour flatter l’ego fêlé des Terre-Neuviens, il a ouvert le précédent contrat pour y ajouter, en dollars réels sur la durée, 34 milliards. Si on additionne cette somme au coût des nouveaux projets, cela nous fait perdre trois sous. L’électricité nouvelle nous coûtera au total 16 ¢ plutôt que 13 ¢.

Alors, pourquoi ne pas construire chez nous, tout simplement ? C’est que si l’on ne signe pas, une facture imprévisible nous attend dans 15 ans. Le prix des kilowattheures existants de Churchill, que l’on paie 0,2 ¢ jusqu’en 2041, augmentera à un niveau inconnu. On suppose que cela ne pourra pas être davantage que ce que nous coûteraient de nouvelles centrales, c’est-à-dire 13 ¢/kWh. Sinon, encore une fois, on construira chez nous (on risque cependant de manquer de rivières), et tant pis pour eux.

En emballant l’ancien et le nouveau — le vieux Churchill et le nouveau Gull Island —, Hydro-Québec calcule que la totalité de l’électricité qui nous arrivera du Labrador nous coûtera en moyenne 6 ¢ le kilowattheure. Évidemment, si on compare ce prix avec les 13 ¢/kWh que nous coûteraient un nouveau barrage et, probablement, le coût d’extension du premier contrat en 1941, le gain est spectaculaire. On est donc en présence d’une entente à sept sous.

Le nouveau premier ministre de Terre-Neuve doit donc penser qu’on signera une version modifiée de l’entente, même si notre gain est réduit à six ou cinq sous. Peut-être même à quatre.

La première ministre du Québec peut aussi penser qu’elle peut forcer Terre-Neuve à signer à, disons, 6,9 sous. Parce que si le Québec ne signe pas… Terre-Neuve fait faillite. En effet, s’il fallait qu’on affirme qu’on sera maîtres chez nous et qu’on ne veut plus du Labrador, y compris du contrat actuel après 2041, les finances terre-neuviennes ne s’en relèveraient pas. (Remarquez, on pourrait alors leur offrir de leur acheter le Labrador au rabais.)

Énergie négative renouvelable

La question centrale est donc de chiffrer le surcoût d’avoir à négocier avec Terre-Neuve plutôt que de ne compter que sur nos propres moyens. Car il existe dans cette province atlantique une énergie négative renouvelable : la mauvaise humeur envers le Québec.

Ayant signé de bonne foi un contrat à long terme dans lequel nous prenions tous les risques, nous en avons récolté les fruits à bas coûts. Nous fûmes pendant un demi-siècle la cible de leur mauvaise humeur : une tentative d’expropriation ; deux appels à la Cour suprême du Canada ; un lobby incessant pour que le gouvernement de Pierre Trudeau exproprie un « corridor fédéral » au Québec, genre de « no Quebec’s land », pour que Terre-Neuve transporte sous notre nez son électricité jusqu’en Ontario.

Cette énergie négative a contaminé le débat politique. En juillet 1987, le Parlement terre-neuvien ratifiait l’accord du lac Meech, reconnaissant que le Québec était une société distincte. En avril 1990, le nouveau gouvernement de Clyde Wells faisait voter par le Parlement la révocation de ce vote. Puis, le 10 juin 1990, M. Wells signait une version modifiée de Meech et s’engageait à la soumettre à son Parlement. Mais le 22 juin, il rompait sa promesse et ne soumettait pas le texte à un vote, participant ainsi — avec le Manitoba — à son échec.

Nous venons de revoir ce film avec une entente signée par l’ancien gouvernement, puis reniée par le nouveau. Le contrat que l’on signerait demain serait contraignant pour l’avenir, mais rien ne nous garantit qu’à la fin, en 2085 (ou avant, car l’actuel gouvernement trouve le délai trop long), nous ne serons pas victimes d’un choc tarifaire imprévu.

On construit des barrages pour au moins 100 ans. L’ex-entente avec Terre-Neuve était payante pour le premier demi-siècle seulement. Pour le second ? L’intérêt d’avoir un barrage dont on est propriétaire est que, plus le temps passe — et que plus l’investissement de départ est amorti —, moins sa production coûte cher. Cet avantage est certain si nous construisons chez nous. Il est plus qu’incertain si on construit chez eux. Si les coûts généraux de l’énergie explosent dans 50 ans, ils seront gourmands ; si le barrage est chez nous, nous serons bénis.

Combien vaut l’absence (ou la présence) de cette certitude ? C’est ce qu’il faut déterminer. Le contraire est aussi possible : les scénarios optimistes prévoient qu’à l’horizon 2050, plusieurs technologies — solaire ou éolien couplé à des batteries, ou encore la nouvelle génération de minicentrales nucléaires — produiront de l’électricité à moins de 5 ¢/kWh. En ce cas, la totalité des barrages non encore construits seront trop chers.

J’aimerais avoir accès aux chiffriers qu’Hydro-Québec prépare pour la première ministre et qui détaille tous ces scénarios. Mais à sa place, je ferais étudier très sérieusement l’hypothèse où on ne fait rien de nouveau à Terre-Neuve, qu’on profite du contrat actuel jusqu’en 2041 et qu’on fasse savoir que, tout bien considéré, sans garantie que le prix reste très compétitif en 2042, on essayera de s’en passer.

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