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C'était au tour des familles des 79 victimes britanniques de Kenneth Law de témoigner, jeudi, à son audience de détermination de la peine à Newmarket, en banlieue de Toronto. L'individu de 60 ans a vendu des trousses de suicide en ligne dans le monde entier. Au Canada, il a plaidé coupable, au printemps, de 14 accusations d'incitation au suicide pour des faits qui se sont tous produits en Ontario de 2021 à 2023.
AVERTISSEMENT : cet article pourrait choquer la sensibilité de certains lecteurs.
Kenneth Law est aussi passé aux aveux auprès des autorités britanniques, mais la Couronne canadienne est en droit de tenir compte des déclarations des familles de ses victimes là-bas dans le calcul de la peine à lui infliger.
Incapables de se déplacer au pays, des parents durement éprouvés par la mort de leur enfant ont témoigné par l'intermédiaire des procureurs. D'autres ont envoyé leur message par vidéo.
Certains ont été succincts, d'autres se sont montrés beaucoup plus ouverts à partager leur expérience, mais les mêmes sentiments de colère, de désarroi et d'impuissance sont revenus comme un leitmotiv.
Le témoignage le plus déchirant
Faith George a perdu sa fille Faith Ike-Elechi, qu'elle surnomme Sheva, en août 2022 en Angleterre. Elle refuse toutefois de prononcer le mot suicide, préférant parler de transition pour évoquer sa mort de sa fille de 21 ans.
Sheva voulait être astronaute, médecin et écrivaine, elle pensait pouvoir tout faire et je le croyais aussi, dit-elle remplie de fierté.
Elle adorait lire et écrire et elle annotait dans la marge des pages de ses livres, ajoute-t-elle en précisant qu'elle avait publié un poème à l'âge de 10 ans.
Faith George explique que les problèmes de santé mentale de sa fille ont commencé à la fin de l'adolescence et qu'elle est partie vivre chez son père au Nigéria, où elle a entamé des études en sciences infirmières.
Elle s'est sentie mieux à son retour en 2020 avant de faire une rechute, confie-t-elle. Elle était déterminée et mordait dans la vie avant que sa dépression ne se détériore, se souvient-elle.

Kenneth Law écoute, sans émotion, les déclarations des familles de ses victimes britanniques au deuxième jour de son audience sur la détermination de la peine au tribunal de Newmarket ce jeudi.
Photo : Radio-Canada / Pam Davies
Faith George ajoute qu'elle a intercepté un jour à la maison un paquet postal destiné à sa fille et qui contenait le poison de Kenneth Law.
J'ai tout de suite compris, j'ai appelé les urgences, le centre de crise et ma fille a été médicamentée et envoyée en thérapie, poursuit-elle.
La mère de Sheva pensait qu'elle venait d'éviter le pire. Je reprenais espoir. Elle souligne que sa fille était en train de se rétablir lorsqu'un second paquet est arrivé par la poste, mais qu'elle ne s'en était pas aperçue cette fois.
Je dormais lorsque j'ai entendu un cri provenant de sa chambre. Faith George explique qu'en y entrant, elle a découvert sa fille souffrant le martyre après avoir ingurgité le nitrite de sodium.
Je l'ai prise dans mes bras et elle me répétait qu'elle était désolée d'avoir bu le poison, je voyais bien dans son regard qu'elle regrettait ce qu'elle venait de faire, déclare-t-elle.
En attendant les secours, je sentais que sa vie était en train de s'échapper de son corps, mais elle continuait à s'excuser, poursuit-elle, en ajoutant qu'elle n'avait pu cette fois sauver sa fille.
Je n'ai pas réussi à entrer dans sa chambre pendant deux ans, je ne pouvais me défaire de ma culpabilité et surmonter mon choc, dit-elle.

La juge Michelle Fuerst, de la Cour supérieure de l'Ontario, a proposé au procureur Peter Westgate d'ajourner l'audience pour qu'il se repose après qu'il eut été saisi par l'émotion durant la lecture de la déclaration de Faith George.
Photo : Radio-Canada / Pam Davies
Quatre ans plus tard, Faith George déclare que son traumatisme émotionnel est toujours aussi insupportable et qu'elle revit sans cesse les derniers moments de sa fille dans sa tête.
Kenneth Law ne la connaissait pas, il ignorait tout de son intelligence, de sa gentillesse et de sa générosité, mais il l'a privée d'un avenir prometteur, déclare-t-elle en ajoutant qu'elle reprend plaisir à lire les annotations dans les livres de sa fille.
Faith George affirme que le suicide est tabou dans les communautés africaines et qu'il exacerbe le déshonneur, les malentendus et les préjugés.
Je suis de plus en plus isolée du monde et je vis comme une recluse, ajoute la femme qui est infirmière en santé mentale.
Faith George conclut que ce processus criminel est exténuant, mais qu'elle a accepté d'y participer pour obtenir justice et pour que la voix de sa princesse soit entendue.
Une trousse à date d'expiration
La mère de Danielle Cornish a elle aussi révélé qu'elle n'avait pas intercepté le colis de Kenneth Law destiné à sa fille.
La femme de 29 ans a été retrouvée morte chez elle, également en août 2022, par la police après qu'elle eut appelé les secours pour leur confier qu'elle venait de s'empoisonner.
Kenneth Law a anéanti notre vie de famille à jamais et celle de nombreuses autres, explique Debbie Cornish.
Il envoyait ses paquets de poison comme on envoie des sucreries par la poste, poursuit-elle en mentionnant qu'aucun parent n'est préparé à enterrer son enfant ou à vendre sa maison.

David Gosbee lit sa déclaration dans une vidéo qu'il a envoyée à la cour au sujet de son fils Ben, qui s'est enlevé la vie en septembre 2022 à l'âge de 21 ans.
Photo : Radio-Canada / Pam Davies
Maurice Dunham explique naïvement que son fils s'est suicidé à cause de ses problèmes de santé mentale, mais que son désespoir a tourné au cauchemar en apprenant, un an plus tard, qu'il avait absorbé le poison de Kenneth Law.
Son fils Michael s'est enlevé la vie à 38 ans dans une chambre d'hôtel sur l'île Wight en octobre 2021.
Nous nous sommes laissés après une dispute en Croatie et j'ai toujours pensé qu'il était mort par ma faute, déclare-t-il avec colère.
Maurice Dunham mentionne que de nombreuses familles sont aujourd'hui dans un état d'attente prolongée et d'incertitude, où rien n'avance ni ne se conclut, par la faute de Kenneth Law.

Kenneth Law écoute la déclaration de John Lee (au sujet de sa fille Claire qui s'est suicidée en 2023 dans une chambre d'un hôtel), que la procureure Katie Doherty lit à la cour.
Photo : Radio-Canada / Pam Davies
Tanya Whitaker pleure toujours la mort de son fils Samuel, qui s'est enlevé la vie à 19 ans en juin 2022 dans sa résidence universitaire.
Dans sa vidéo, elle explique, inconsolable, que Sam avait une belle âme, il était intelligent et unique et il est mort loin des siens.
Sa mort a été catastrophique et elle a créé angoisse et culpabilité, nous ne nous pardonnerons jamais de ne pas avoir décelé chez lui des signes de dépression, conclut-elle.

Tanya Whitaker, la mère de Samuel, ne peut retenir ses larmes, ce jeudi, en lisant sa déclaration dans une vidéo qu'elle a enregistrée il y a quelques jours en Grande-Bretagne.
Photo : Radio-Canada / Pam Davies
La sœur d'Emma Coletti, Patricia, a lu la déclaration au nom de sa famille. La femme de 47 ans est morte en novembre 2024.
Nous sommes convaincus qu'elle serait encore en vie si elle n'avait pas ingéré ce poison, parce qu'elle a attendu deux ans et demi avant de l'ingurgiter, dit-elle.
Patricia Coletti affirme que sa sœur faisait des efforts pour se sentir mieux, mais qu'elle a manqué d'énergie à la fin pour s'en sortir.
La trousse de Ken Law avait une date de péremption et le tic tac de l'horloge résonnait dans sa tête, poursuit-elle.
Elle ajoute que sa sœur est alors sortie de la maison, qu'elle a marché dans une forêt dans le noir et le froid et qu'elle a mis fin à ses jours.
Cela a pris 47 heures aux policiers pour la retrouver, précise-t-elle en ajoutant que sa famille avait failli à sa tâche de la protéger.
Des souvenirs insupportables
Des parents ont aussi témoigné de façon anonyme au nom de leur fille dont ils ont initialisé le prénom, ZER, morte à 29 ans dans son appartement en octobre 2022.
Sa mère explique que sa fille était maniaco-dépressive. Elle a toujours senti qu'elle n'appartenait pas à notre monde, dit-elle.
Elle mentionne que les secours n'ont pu entrer dans son appartement, à cause des vapeurs chimiques qui s'en dégageaient, que le bâtiment a été évacué et que des experts en matières dangereuses vêtu de combinaisons spéciales ont pu aller chercher sa fille.
Elle affirme qu'elle n'a pas pu voir le corps de sa fille et qu'elle n'a appris les conditions de sa mort que grâce à l'enquête du coroner.
On m'a dit comment elle était habillée, je sais qu'elle était dans son lit et que le masque qu'elle portait sur son visage avait glissé si bien que ses yeux vitreux étaient toujours ouverts, poursuit-elle.

La juge Fuerst écoute attentivement les déclarations des proches des victimes, qui témoignent par vidéo depuis la Grande-Bretagne, ce jeudi.
Photo : Radio-Canada / Pam Davies
Elle ajoute que ces images ressurgissent contre sa volonté, sans avertissement et à des moments inopportuns depuis trois ans.
Elle se demande si sa fille a tenté de se débarrasser du masque à la dernière minute pour chercher de l'aide ou si le masque a glissé à cause des convulsions dont elle souffrait. Je ne le saurais jamais.
Mais je ne pense pas qu'elle voulait mourir, elle voulait seulement alléger ses douleurs, conclut-elle avant de décocher de sévères critiques à l'endroit de son gouvernement, de la santé publique, de l'administration judiciaire pour ne pas être venus en aide à sa fille.
À ce sujet, quelques familles ont fait observer la façon dont il est facile aujourd'hui de commander du poison en ligne, à l'insu de tous, et de fréquenter sans difficulté des sites Internet douteux comme ceux de Kenneth Law.


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