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Il y a quelques années, il fallait nécessairement maîtriser des logiciels de retouche d’image pour modifier des documents. Aujourd’hui avec l’intelligence artificielle (IA), un prompt bien élaboré permet de générer un contenu truqué plus facilement. Et c’est en plus beaucoup plus accessible : tout le monde peut le faire, il n’est pas nécessaire d’avoir des compétences précises.
Si les attaques extérieures affluent contre les entreprises françaises, certains salariés ont aussi bien cerné cette évolution. Ils utilisent dorénavant l’IA pour frauder au sein même de leur entreprise. Le baromètre fraude 2026 d’Allianz Trade réalisé avec Odoxa(1) révélait récemment que plus de la moitié des salariés français avaient observé des comportements frauduleux dans leur propre entreprise. Et au cours des douze derniers mois, plus d’un tiers des tentatives de fraude ayant ciblé les entreprises étaient internes.
Ilan Daian, responsable assurance fraude chez Allianz Trade, explique que ces pratiques croissantes « peuvent prendre des formes très variées selon le niveau de responsabilité des salariés ». Il peut s’agir de fausses factures, de comptes rendus d’activités modifiés, mais aussi de documents confidentiels consultés et traduits, de coordonnées bancaires fournisseurs ou salariés modifiées, de virements frauduleux ou encore de la manipulation de données. Par exemple, lors d’une commande de l’entreprise, certains salariés se font ainsi payer par leur employeur en prétextant qu’il s’agit d’un RIB qui appartient à un fournisseur alors que c’est l’un des leurs.
Les notes de frais concernées
Mais l’un des points les plus importants concerne les notes de frais. Une récente étude de Perk(2) révèle qu’un salarié français sur cinq falsifie régulièrement ce type de documents. Certains procédés ont toujours existé, comme soumettre deux fois la même note de frais ou une note non liée au travail. Mais aujourd’hui, la pratique la plus courante consiste à soumettre des reçus générés ou modifiés par l’IA, qui « amplifie » le phénomène « car c’est un outil en plus », selon Valentin Lagache, en charge du développement commercial de la plateforme en France.
Les fraudeurs en profitent ainsi pour gonfler artificiellement leurs dépenses et obtenir un remboursement indu de la part de l’entreprise. Plus d’un salarié sur deux a déjà volontairement augmenté ou inventé une dépense, selon Perk. Créer un faux reçu d’un plein de carburant, des faux frais d’hébergement, une fausse addition au restaurant en modifiant le montant, la date, l’heure, le lieu ou même la photo… Toutes ces opérations sont devenues bien plus faciles et passent souvent entre les mailles du filet.
Perk dévoile qu’un quart des salariés qui fraudent le font à cause de la pénibilité de la démarche pour déclarer les frais, en fonction du système de l’entreprise. Renseigner ses notes de frais fait partie du travail de l’ombre des salariés, ces tâches à faible valeur ajoutée qui représenteraient près de 48 heures par an en moyenne, selon l’étude. Parmi les autres raisons figurent le faible montant concerné, la pression de devoir avancer des frais professionnels soi-même ou encore les remboursements trop lents. Des employés dénoncent aussi un flou autour de la politique de dépenses de leur entreprise. D’autres commettent simplement des erreurs de maladresse. « Les motivations sont multiples. La fraude interne répond généralement à un contexte émotionnel ou opportuniste, plus qu’à une logique purement rationnelle », précise Ilan Daian.
Un manque d’outils
Près d’un tiers des employés en France n’ont pas d’outil dédié et renseignent leurs notes de frais manuellement, d’après l’étude de Perk. « Le problème principal » selon Valentin Lagache, qui indique que « la plupart des salariés qui font des demandes frauduleuses sont ceux qui n’ont pas de système de gestion, un système trop compliqué ou une politique qui n’est pas précise ». Toutefois, près d’un employé sur cinq qui possède un système bien structuré au sein de son entreprise soumet tout de même des notes de frais falsifiées. « S’il y a un outil mais que celui-ci n’est pas contrôlé, cela ne change rien », justifie-t-il.
L’IA a également un impact sur les procédures de recrutement pour les entreprises. Même si cela existait déjà avant, réaliser un faux CV est devenu plus facile. Les entretiens d’embauche réalisés à distance sont eux aussi parfois biaisés. Un candidat peut être accompagné par une IA sur un deuxième écran ou sur un autre appareil pour l’aider à répondre rapidement aux questions du recruteur. Les entreprises sont donc largement concernées, alors que la quantité et la fréquence des fraudes pourraient devenir bien plus importantes à l’avenir, tant le développement de cette technologie ne semble pas près de s’arrêter.
(1) Étude d’Allianz Trade réalisée avec Odoxa auprès d’un échantillon de 315 entreprises françaises et plus de 530 salariés, entre le 22 avril et le 4 mai 2026.
(2) Étude commandée par Perk à Censuswide et menée auprès de 1 000 salariés en France se déplaçant pour le travail au moins deux fois par an, entre le 15 et le 28 avril 2026.
« Face à l’IA, il faut apprendre à douter intelligemment »
L’intelligence artificielle va-t-elle affecter le nombre de cas de fraudes internes dans les entreprises ?« Les fraudes internes commises par des salariés qui font des faux documents sont généralement poursuivies par les employeurs et sanctionnées par les juridictions pénales. Ce n’est pas nouveau et ce n’est pas l’IA qui a inventé ces pratiques. Mais on peut malheureusement parier que cette technologie générera une augmentation des fraudes internes comme on constate une augmentation massive des fraudes qui viennent de l’extérieur. Face à cela, les formations sont de plus en plus régulières et la sécurité informatique a largement évolué avec des systèmes sécurisés bien plus présents. Les procédures d’authentification et de vérification sont plus élaborées. Mais il ne faut pas oublier que le principal risque n’est pas technologique mais humain. Face à l’IA, il faut apprendre à douter intelligemment. »
À quelles sanctions s’expose un salarié qui s’adonnerait à ce type de pratiques ?« Le salarié s’expose déjà à un risque disciplinaire qui peut aboutir à son licenciement. Et il y a bien sûr un risque pénal avec plusieurs infractions envisageables. Les plus connues sont l’escroquerie et le faux et l’usage de faux qui sont des délits sévèrement punis pouvant aboutir à une peine d’emprisonnement. Ce sont des infractions graves car il y a une atteinte à la probité et à la confiance. Il y a aussi le risque pour le fraudeur d’avoir à rembourser l’argent détourné. La justice pénale a les moyens de procéder à des saisies auprès des salariés poursuivis pour garantir l’indemnisation des victimes. »
Quels paramètres sont pris en compte pour décider de la peine ?« Les peines peuvent varier selon la gravité des faits, la complexité de la fraude, sa durée et les montants détournés. La peine dépend aussi des antécédents des intéressés et sera inscrite au casier judiciaire pour prévenir la récidive. Il y a beaucoup de facteurs qui peuvent jouer. Généralement, on attend une sanction pour l’exemplarité et une réparation des préjudices subis. L’arsenal pénal reste bien armé pour identifier, poursuivre et sanctionner les fraudes internes. »
Propos recueillis par H.B


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