Kétamine, 3-MMC, ecstasy et cannabinoïdes de synthèse affluent sur le marché français, à en croire les saisies parfois spectaculaires. Des drogues qui peuvent prendre des formes originales que le laboratoire des douanes installé à Massy, au sud de Paris, traque tous les jours.

Aurélien Poivret - Aujourd'hui à 06:30 | mis à jour aujourd'hui à 09:14 - Temps de lecture :

Les nouvelles drogues de synthèse se présentent principalement sous forme de poudre, mais elles peuvent être intégrées à des bonbons ou à des vapoteuses.  Photo Sipa /Romuald Meigneux Les nouvelles drogues de synthèse se présentent principalement sous forme de poudre, mais elles peuvent être intégrées à des bonbons ou à des vapoteuses.  Photo Sipa /Romuald Meigneux

Du Mexique jusqu’à la Meurthe-et-Moselle, en passant par Roissy-Charles-de-Gaulle. Début janvier, plus de 200 kilos de méthamphétamine étaient saisis dans un hangar de Pont-à-Mousson, et trois hommes interpellés. La drogue, suivie par les enquêteurs de l’Office antistupéfiants (Ofast), avait été repérée fin décembre par les douaniers à l’aéroport. Début décembre, toujours en Meurthe-et-Moselle, les policiers de Nancy mettaient la main sur 80 kilos d’ecstasy, d’amphétamines et de psychostimulants. Dix mois plus tôt, dans le Var, c’est une saisie de 215 kilos de “meth” qui était réalisée dans un box, menant à l’interpellation de dix-huit personnes qui avaient monté un réseau particulièrement important. Créé dans l’arrière-pays, un laboratoire clandestin inédit avait été mis en place par plusieurs chimistes mexicains, venus du cartel de Sinaloa.

Près de 6 tonnes saisies en 2025

Au vu de ces affaires, c’est une véritable déferlante de drogues de synthèse qui semble s’abattre sur la France. En 2025, les douanes en ont saisi près de 6 tonnes, un chiffre en hausse de 88 % (par rapport à 2024). Parmi les produits incriminés, les plus célèbres sont l’ecstasy et la méthamphétamine, mais on y trouve aussi la kétamine (dont la consommation augmente dans toute l’Europe, selon une récente étude de l’UE menée sur les eaux usées), le GHB, la 3-MMC ou les cannabinoïdes de synthèse. Dans l’immense majorité des cas, c’est par le fret express et postal que la drogue est acheminée en France et c’est au laboratoire de la douane, situé à Massy (Essonne), compétent pour les aéroports de Roissy et Orly, qu’elle est analysée. Au sein du domaine “stupéfiants et médicaments”, dirigé par Jessica Masson, dix spécialistes y sont chargés d’identifier les substances saisies lors des contrôles, notamment les « nouveaux produits de synthèse », ou NPS, qui arrivent en grande majorité sur le marché français par la voie aérienne.

« Aujourd’hui, c’est tous les jours »

Ces derniers « représentent environ 3 500 échantillons sur les 23 000 analyses de stupéfiants qui sont analysés chaque année au niveau national », nous explique la directrice. Bien que les saisies soient en hausse, les nouvelles drogues de synthèse sont encore loin de détrôner les vedettes du secteur, cannabis et cocaïne, qui représentent toujours « la moitié des échantillons » analysés à Massy. Mais elles font désormais partie du quotidien des laborantins.

« Les NPS, ça existe depuis les années 1950-1960 », souligne Frédéric Barozzi, le responsable de l’unité scientifique du laboratoire de Paris, l’un des onze établissements chargés d’analyser les stupéfiants saisis par les douaniers, mais aussi de vérifier la conformité avec la réglementation de certains produits comme les jouets, les textiles ou les aliments. « Ce n’est pas nouveau, mais pendant longtemps, c’est resté un truc de connaisseurs. Cela a pris de l’ampleur avec l’arrivée d’internet ». Lui-même dirigeait le domaine des drogues et médicaments auparavant et il se souvient qu’« il y a 20 ans, on faisait moins de dix analyses de NPS par an au laboratoire ». Aujourd’hui, « c’est tous les jours ».

La plupart de ces nouveaux stupéfiants analysés à Massy se présentent sous forme de poudre, souvent blanche, ou de comprimés. Mais ils peuvent aussi se trouver dans des « matrices » différentes. C’est le cas des cannabinoïdes de synthèse, ces substances chimiques reproduisant les effets du THC, le principe actif du cannabis. Ils se déclinent en e-liquides, notamment à vapoter. « C’est un produit qui se dissout très facilement. On peut aussi le vaporiser sur des végétaux à fumer », précise Frédéric Barozzi. Le packaging des produits saisis, avec des couleurs vives, renforce l’idée que la clientèle ciblée soit jeune. « On retrouve aussi des dérivés du THC dans des gummies, relève Jessica Masson. Ce sont des bonbons qui peuvent ressembler à des pâtes de fruits ou à des nounours en guimauve ».

Environ 10 jours pour identifier une substance 

Connus sous les appellations « Buddha Blue », « Pète ton crâne » ou « PTC », les cannabinoïdes de synthèse interdits à la vente sont beaucoup plus puissants que le cannabis classique, et donc encore plus dangereux. « Dans le cas des vapoteuses, on peut monter à des taux de THC de 80 ou 90 % », assure Jessica Masson, qui relève « une évolution à la hausse de manière générale des taux de principe actif » dans l’ensemble des substances analysées.

Au laboratoire de Massy, il faut en général une dizaine de jours de travail, avec des machines ultra-performantes, pour identifier formellement une substance. Mais cela peut prendre beaucoup plus de temps, quand de nouveaux produits arrivent sur le marché. Pendant longtemps, il a suffi de modifier à la marge une molécule pour qu’elle ne puisse pas être classée comme un stupéfiant. Mais la technique n’est plus possible depuis une dizaine d’années. « Désormais, on classe en familles de molécules », développe Jessica Masson. « C’est beaucoup plus difficile de sortir un nouveau produit ».

Ce qui n’empêche pas les trafiquants d’innover constamment. Pour repérer au plus vite les substances émergentes, les laboratoires européens ont donc créé une banque de données partagées. « Dès que l’on en repère une, on l’intègre dans la base », ajoute la scientifique. Il y a une grande collaboration au niveau européen ». Une façon de partager le fardeau de la lutte contre la drogue, qui reste un combat quotidien. Dans les laboratoires autant que dans la rue.

Anne Batisse. Photo DR

« Ne pas banaliser les cannabinoïdes de synthèse »

Responsable du centre d’addictovigilance de Paris, la pharmacienne Anne Batisse rappelle que l’ensemble des drogues de synthèse présente des risques très différents les uns des autres.

Quels risques présentent les drogues de synthèse ?

« Il faut distinguer trois grandes classes pharmacologiques au sein des substances psychoactives : les dépresseurs du système nerveux dont fait partie le GHB, les stimulants comme la MDMA, et les hallucinogènes type cannabinoïdes de synthèses. Les risques sont très différents en fonction de chaque produit. Pour les premiers, les surconsommations peuvent aller jusqu’à des comas et des décès par dépression respiratoire. Concernant les stimulants, il faut savoir qu’il y a chaque année des décès en lien avec la MDMA en France, notamment à travers des complications comme l’hyperthermie et la déshydratation, ou les troubles cardio-vasculaires. Pour les cannabinoïdes de synthèse, il existe également des risques de convulsion et de décès par troubles cardio-vasculaires, mais il y a surtout un risque d’abus et de dépendance, notamment à cause d’un syndrome de sevrage très fort, avec nausées, vomissements, angoisses et hallucinations ».

Justement, ces produits présentent-ils un fort risque de dépendance ?

« Pour le GHB, le risque de dépendance est bien réel. La consommation peut aller jusqu’à toutes les demi-heures, avec des réveils nocturnes pour en prendre. Ça montre une accroche très forte, et il faut alors une hospitalisation pour se sevrer. Ce risque est moins prégnant pour les stimulants comme la MDMA. Les comprimés d’ecstasy, eux, sont beaucoup plus dosés depuis les années 2010 ».

Quels conseils peut-on donner à ceux qui ont au proche d’un consommateur de drogue de synthèse ?

« Pour l’entourage, il est important de garder la communication et de proposer une consultation avec un addictologue, en médecine de ville ou dans les structures de prise en charge addictologique qui existent (Centre jeune consommateur ou Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie). L’accès à la juste information sur le produit est primordial, car elle permet à l’usager de consommer en toute connaissance. Le message principal est de ne pas juger, de ne pas stigmatiser car cela n’emmène pas vers le soin. L’addiction, ou un usage problématique d’une substance, peut toucher tout le monde. On le voit bien avec l’alcool, une drogue licite, dont nombre de consommateurs sont dans un usage à risques. Drogues, alcool, certains médicaments… Ce sont toutes des substances psychoactives à risques. Il faut aussi changer de regard sur la cigarette électronique qui peut être le véhicule des cannabinoïdes de synthèse. On a tendance à se dire que c’est moins nocif, sans danger. Il ne faut pas banaliser. Il ne faut jamais tirer sur la cigarette électronique de quelqu’un. On ne sait jamais ce qu’il y a dedans, notamment parce que l’odeur typique du cannabis n’est pas présente avec ces produits ».

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