Le nombre de femmes tuées par leur compagnon ou ex-compagnons fait l’objet de débats entre les associations féministes et les autorités. Notamment parce qu’il existe plusieurs façons de recenser les violences que subissent les femmes.

Aurélien Poivret - Aujourd'hui à 07:30 - Temps de lecture :

Les féminicides restent le principal marqueur des violences faites aux femmes. Photo d’illustration Sipa /Olivier Juszczak Les féminicides restent le principal marqueur des violences faites aux femmes. Photo d’illustration Sipa /Olivier Juszczak

C’est un recensement de fin d’année aussi triste que révoltant qui aboutit à un chiffre un peu abstrait, qui cache autant de vies perdues sur l’autel des violences conjugales, mais dont on peine parfois àfSS saisir les contours. Il peut évoluer en fonction du moment où il est publié, et de la personne qui le donne. Car le décompte annuel des féminicides n’est pas une tâche aisée.

Combien de femmes meurent chaque année en France sous les coups de leur conjoint ou ex ? Les premières à les compter sont les associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Un travail empirique, fait « avec ce qui est à disposition » en sources ouvertes, notamment « les articles de presse quotidienne régionale », témoigne Anne-Cécile Mailfert, la présidente de la Fondation des femmes. Sur les réseaux sociaux, le collectif « Féminicides par compagnon ou ex » les recense en direct, depuis plusieurs années. Il en compte à ce jour 94 pour l’année 2025 - son décompte en 2024 s’était aussi arrêté à 94, « a minima ».

Des femmes mortes « dues à la violence masculine et à la virilité »

Pourtant, un autre collectif, NousToutes, en dénombre déjà 161. Pourquoi un tel écart ? Parce que son décompte cible les femmes mortes « dues à la violence masculine et à la virilité » en général, explique Anne-Cécile Mailfert. « Certaines ont été tuées par un membre de leur famille, d’autres pour avoir refusé un rapport sexuel ou en raison de leur transition de genre », détaille le collectif NousToutes sur son site. « D’autres encore ont été poussées au suicide par des hommes violents ou par le (cyber) harcèlement sexiste et sexuel dont elles étaient victimes ». C’est donc l’ensemble des victimes de la « violence patriarcale », au sens large et bien au-delà des seuls homicides, qui sont recensées en direct, du 1er  janvier au 31 décembre.

S’il n’a rien d’officiel, cet imposant travail bénévole que s’imposent, tout au long de l’année, les associations féministes permet de se faire une idée de l’ampleur des violences faites aux femmes au niveau national. Surtout, il a permis une mise en lumière du phénomène et de raconter les crimes et les drames qui se cachent derrière les statistiques. À travers ses « murs de femmage », le collectif NousToutes donne le prénom et l’âge de chaque victime, avec quelques phrases donnant les éléments connus sur les faits. En 2024, il a recensé 141 féminicides.

Les statistiques gouvernementales, de leur côté, mettent plus de temps à parvenir. Et pour cause. L’absence d’infraction spécifique et le délai entre la commission des faits et une éventuelle condamnation définitive (parfois plusieurs années) expliquent l’impossibilité de fournir un chiffre exact pour l’année en cours. La nature exacte des relations entre l’auteur d’un crime et sa victime (mari, amant, compagnon, ex, ami…), lorsqu’elle n’est pas immédiatement connue des enquêteurs, peut également parasiter le décompte. Aussi, le suicide d’un auteur de féminicide, qui ne sera jamais jugé, peut brouiller les pistes.

Pour le service statistique interministériel de la sécurité intérieure (SSMSI), ce sont donc plusieurs mois de travail qui sont nécessaires pour pouvoir présenter des chiffres consolidés. Ils arrivent généralement en juillet, avec le bilan global de la délinquance de l’année précédente. On y trouve le nombre d’homicides conjugaux, et la part de femmes parmi les victimes. Pour 2024, le SSMSI a ainsi recensé 102 féminicides.

« Un questionnaire spécifique adressé à tous les services d’enquête »

De l’aveu même du SSMSI, ce chiffre n’est toutefois pas définitif. Pour cela, il faut encore attendre quelques semaines, et la publication de la Délégation aux victimes (DAV) du ministère de l’Intérieur. Celle-ci arrive généralement à l’automne, au moment de la date anniversaire du Grenelle des violences conjugales de 2019, et à l’approche du 25 novembre, date de la Journée annuelle internationale de la lutte contre les violences faites aux femmes.

Tout au long de l’année civile, la DAV exploite les télégrammes et synthèses de police judiciaire, les données des logiciels de rédaction des procédures, mais aussi les statistiques des associations. Les données récoltées sont rapprochées avec celles du ministère de la Justice et du SSMSI pour obtenir « des statistiques consolidées et harmonisées du nombre de morts violentes au sein du couple », pour les hommes comme pour les femmes. Au terme de ce travail, chaque dossier est analysé « individuellement sur la base d’un questionnaire spécifique adressé à tous les services d’enquête », explique la DAV dans son dernier rapport.

3919 – Violences femmes info

Un numéro d'appel national, le 3919, est dédié à l'écoute et à l'orientation des femmes victimes de violences. Appel gratuit et anonyme, service accessible 24h/24 et 7 jours sur 7.

Cela, forcément, prend du temps. « Plusieurs mois sont indispensables à la réalisation de l’ensemble de ces travaux », insiste la DAV, qui reconnaît que « certains faits » peuvent passer entre les mailles du filet. Néanmoins, c’est bien son chiffre qui fait référence. En 2024, elle a recensé un total de 107 féminicides.

Pour la Fondation des femmes, malgré tout, cela reste insuffisant. Ce qu’elle souhaite, c’est « la création d’un observatoire, dans l’idéal indépendant, pour travailler à un référencement en continu », expose Anne-Cécile Mailfert. « Pour mener des études sur ce qu’il se passe sur le terrain permettant de voir pourquoi il y a plus de féminicides dans un territoire, et y apporter des solutions. Et évaluer l’efficacité des politiques publiques ».

Les statistiques de la police et de la justice se rapprochent

C’est une première. Les services statistiques de la sécurité intérieure et de la justice ont présenté mi-décembre une étude inédite rapprochant leurs travaux, et c’est la question des violences conjugales qui a été choisie comme thématique inaugurale. Objectif : faire le lien entre le volume de faits recensés par les forces de sécurité et le traitement pénal opéré par les tribunaux. Un véritable défi, tant les systèmes statistiques sont « cloisonnés » de l’aveu même des institutions concernées. L’étude a porté sur pas moins de 800 000 victimes de violences conjugales enregistrées par les policiers et gendarmes dont les procédures ont pu être « appariées », c’est-à-dire liées à une affaire judiciaire - mais les homicides ont été écartés, notamment en raison de « la faiblesse de leur effectif » ne permettant pas « de tenir compte de leurs spécificités ».

Résultat : la justice donne suite à 55 % des procédures. Pour 42 % des victimes, l’affaire est classée sans suite, soit qu’elle ne peut être poursuite (36 %, par exemple quand les éléments de preuve sont insuffisants), soit que les poursuites sont jugées inopportunes par le procureur (6 % des cas, notamment le désistement de la victime).

Le taux de poursuites varie fortement selon les faits : 77 % en cas de tentative d’homicide, mais seulement 29 % pour les viols ou tentative de viol. Toutefois, quand une affaire arrive jusqu’en correctionnelle, la culpabilité est acquise dans 95 % des dossiers.

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