Les internautes en quête de soutien émotionnel, d’un partenaire, voire de jeux de rôle sexuels peuvent, grâce à l’IA, échanger avec un avatar personnalisé. Ces compagnons virtuels controversés ne cessent de gagner en popularité.

Léa Guyot - Aujourd'hui à 19:05 - Temps de lecture :

Voix, apparence, nom… Des dizaines de plateformes permettent de se créer un compagnon numérique sur mesure.  Photo Sipa /Katie Adkins Voix, apparence, nom… Des dizaines de plateformes permettent de se créer un compagnon numérique sur mesure. Photo Sipa /Katie Adkins

Quand la réalité dépasse la fiction. En 2013 sortait Her, un film d’anticipation de Spike Jonze dans lequel le personnage principal tombe amoureux d’une IA. Treize ans plus tard, il existe des dizaines de robots conversationnels simulant les relations humaines, y compris les plus intimes.

Character AI, Replika, Nomi AI, myAi, Chai, Janitor AI… Ces “compagnons IA” peuvent faire parler les morts, votre personnage de série préféré, ou tout simplement l’avatar que vous avez imaginé. Mais ils ne font pas que la conversation : ils autorisent parfois les échanges romantiques, suggestifs, voire carrément pornographiques. Quand certaines plateformes se limitent aux messages et aux images, d’autres vont jusqu’à générer des vidéos, des messages vocaux et des hologrammes ultra-personnalisés.

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Et ça fonctionne : l’application américaine Character AI revendique plus de 20 millions d’utilisateurs mensuels. C’est même le 5e outil d’IA générative le plus utilisé sur le web (derrière ChatGPT, Gemini, DeepSeek et Grok), d’après le fonds d’investissement Andreessen Horowitz.

Les jeunes en première ligne

Aux États-Unis, comme dans les pays asiatiques, le phénomène est déjà marqué : 72 % des adolescents ont déjà utilisé un compagnon virtuel, selon une enquête de l’organisation Common Sense Media (CSM). En France, près de 20 % des 18-30 ans avaient testé ce type d’IA fin 2024 (sondage OpinonWay pour 20 Minutes).

Plusieurs chercheurs en sciences sociales ont pointé les dangers de cette exposition précoce. Les ados concernés risquent « de manquer des occasions d’acquérir d’importantes compétences sociales » et « de développer des attentes et des habitudes irréalistes », relèvent Liz Spry et Craig Olsson, de l’université Deakin (Australie) sur le site The Conversation. En 2025, une étude de l’université de Singapour a mis en évidence le « préjudice relationnel » que représentent les compagnons IA, en particulier pour des personnes vulnérables.

Un marché juteux et peu de régulation

Controversés, ces chatbots – qui fonctionnent souvent par abonnement – n’en restent pas moins lucratifs. Le marché, qui pesait 30 milliards de dollars en 2024, pourrait générer 70 à 150 milliards de revenus d’ici 2030, selon le cabinet ARK Invest. Pas étonnant, donc, que les leaders de l’IA générative cherchent à se tailler une part du gâteau. Grok a tiré le premier, en lançant cet été Ani et Valentine, deux chatbots poussés sur le flirt. OpenAI promet de son côté une version « érotique » de ChatGPT pour le printemps 2026. Seuls les « adultes vérifiés » y auront accès, a promis l’entreprise, sans détailler la manière dont elle allait contrôler l’âge de ses utilisateurs.

Ces dernières années, plusieurs compagnons virtuels ont été accusés d’avoir poussé des gens au suicide, dont des mineurs. La start-up Character IA, visée par plusieurs plaintes, a annoncé en octobre qu’elle allait rehausser l’âge requis pour utiliser son application. En Chine et aux États-Unis notamment, le législateur réfléchit à la manière de réguler les compagnons virtuels.

En attendant « de véritables systèmes de vérification de l’âge », le CSM conseille aux parents de discuter avec leurs enfants de leur rapport à l’IA, sans émettre de jugement. « Un retrait social, des notes en baisse et une préférence pour les interactions virtuelles sont autant de signes avant-coureurs d’une utilisation malsaine », prévient l’association.

Sexualité virtuelle : une dynamique genrée et générationnelle

L’IA, c’est l’affaire de tous. Les personnes qui l’utilisent ont tendance à entretenir des rapports courtois avec leur chatbot : 83 % lui disent « merci » et sont aimables dans leurs requêtes, selon une enquête Flashs publiée en juin dernier. Pour beaucoup, l’assistant s’est même transformé en confident : près de la moitié partagent leurs sentiments. Plus de 3 Français sur 10 sont même disposés à demander des conseils relatifs à la vie sexuelle et affective – une proportion qui double chez les plus jeunes, d’après une étude Ifop dévoilée cette semaine.

La part de Français ayant des interactions romantiques (6 %) et des conversations érotiques (8 %) avec une IA reste marginale… pour le moment. Car parmi les hommes de moins de 35 ans, 2 sur 10 ont déjà fait l’expérience. Cette « transformation profonde de l’intimité par le numérique » est « conjointement générationnelle et genrée », observe Nicola Gaddoni, de l’Ifop. Elle pose aussi la question de la dépendance affective : la moitié des utilisateurs de compagnons IA admettent être devenus addicts à ce genre de contenu.