Ancien enseignant en Seine-Saint-Denis, Fabien Truong est sociologue et enseignant à l’Université Paris-VIII. Il est notamment l’auteur de Jeunesses françaises - BAC + 5 made in banlieue (La Découverte).

Propos recueillis par Jean-Michel Lahire - Aujourd'hui à 22:01 | mis à jour aujourd'hui à 22:01 - Temps de lecture :

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Le mouvement de contestation des lycéens a débuté il y a une quinzaine de jours en banlieue parisienne avant de s'étendre à toute la France cette semaine. Vendredi, 735 établissements ont été perturbés, soit « 30% de moins qu'hier », a précisé le ministre de l'Éducation Édouard Geffray. Après une rencontre avec ce dernier, les organisations lycéennes ont appelé à poursuivre le blocage des établissements scolaires, faute de « mesures concrètes », selon elles, et donné rendez-vous pour un « acte III » mardi prochain.

Comment la mobilisation actuelle peut-elle se comparer aux précédents grands mouvements lycéens ?

« Le dernier grand mouvement lycéen, c’était en 2006 pour le CPE, le contrat première embauche. C’est un mouvement qui se projetait vers l’après-école, le marché du travail. Il n’abordait pas la question des conditions d‘études et concernait tous les jeunes, puisque ce contrat s’appliquait sur une tranche d’âge. Le mouvement d’aujourd’hui est très différent. On n’est plus sur l’après, on est sur le pendant. L’angoisse et l’anxiété portent sur les conditions d’études, ce qui traduit une certaine dégradation.

La deuxième différence, c’est que cette mobilisation montre surtout l’ampleur des inégalités. Parler de mouvement lycéen est presque trompeur, au sens où il montre une inégalité très forte entre les lycées. Et une inégalité concrète : il y a vraiment des établissements où c’est dramatique. Il est aussi important de noter que la mixité sociale est beaucoup plus faible dans les lycées qu’il y a vingt ans, sous l’effet de l’augmentation des inégalités, de l’assouplissement de la carte scolaire et de la ségrégation urbaine. La FCPE a montré par exemple que sur une scolarité entière, un élève en Seine-Saint-Denis va perdre une année entière de cours pour non-remplacement de professeurs. Ce n’est pas le cas dans le centre de Paris. »

Fabien Truong, sociologue.  Photo DR Fabien Truong, sociologue. Photo DR

Pourtant même les établissements favorisés se sont mobilisés. Pourquoi ?

« Cela s’explique d’abord par une solidarité générationnelle. À l’heure où on entend beaucoup de plaintes sur l’apolitisme supposé des jeunes, cette mobilisation témoigne d’une générosité, d’un élan de fraternité et d’une vraie conscience politique. Ils se battent pour des conditions d’études normales pour tous, et la devise républicaine. Là, on n’est plus en situation d’égalité.

Ce qui est commun à toutes les jeunesses, en revanche, c’est l’angoisse de Parcoursup. La réforme qui a supprimé les filières a également fait beaucoup de mal. Dès 15 ou 16 ans, on demande aux lycéens de devenir les autoentrepreneurs d’eux-mêmes et de faire des choix stratégiques qui vont impacter toute leur vie, parce qu’en France les études sont déterminantes pour votre situation sociale. Ce stress traverse toutes les familles. Le discours public fait aussi croire que tout le monde est égal devant Parcoursup, mais la machine renforce les inégalités. Dans un parcours d’orientation, vous n’êtes jamais seul : il y a le capital culturel, la famille… Les enfants dont les parents sont diplômés ou connaissent le système sont mieux orientés. Dans les quartiers populaires ou dans les zones rurales, beaucoup d’enfants se sentent complètement dépassés. »

Les revendications des lycéens sont très disparates. Ce mouvement ne traduit-il pas une inquiétude plus grande des jeunes par rapport à l’avenir ?

« Les revendications sont disparates parce qu’elles sont très concrètes. Dans un lycée on demande une infirmière, dans un autre des tables, dans un troisième un prof de SVT. Ce sont des demandes précises, qui souvent d’ailleurs remontent à des années et pour lesquelles les enseignants se sont mobilisés. On peut faire le parallèle avec le mouvement des Gilets Jaunes : quand on prenait le temps d’écouter les gens sur les ronds-points, on voyait bien qu’il y avait des problématiques communes comme le prix de l’essence, mais aussi de grandes différences en fonction des spécificités locales.

Ce qui est aussi problématique, c’est le rapport des adultes à la jeunesse. Quand vous avez 16 ans et que vous voyez la crise écologique, dont un grand nombre de personnes en responsabilité disent qu’elle n’existe pas, quand vous voyez la situation géopolitique avec tous les jours des vidéos d’enfants assassinés, vous vous dites : mais que font les adultes ? Sur ces enjeux, les adultes ne sont pas au niveau. Donc oui, la jeunesse s’interroge et cette interrogation est politique. Et si à cette interrogation on répond en envoyant la police, ça pose question. J’ai été enseignant au lycée Paul-Eluard à Saint-Denis. Quand vous êtes face à des jeunes qui se posent des questions, ça se passe bien quand on écoute, et qu’ensuite on montre ce qu’on peut faire ou pas. C’est ça l’autorité éducative, l’autorité parentale, l’autorité des adultes. La police, ce n’est pas l’autorité, c’est une mise en scène, c’est une fuite. Et il y a quand même des images qui sont très choquantes. »

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