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Si les méchants hollywoodiens ont des cicatrices, c'est la faute des étudiants allemands du XIXe siècle

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Une odeur de sueur, de métal et de désinfectant les saisit à la gorge. Dans un sous-sol de l'université de Heidelberg, deux bretteurs se tiennent à quelques pas l'un de l'autre, leurs esprits étourdis par la chaleur et les relents d'alcool. Derrière chacun d'eux, une ligne a été tracée à la craie. Surtout, ne pas reculer. Faire face, les pieds vissés au sol.

Les escrimeurs ajustent leur position: dos droit, genoux pliés, main gauche serrée en poing dans le dos. Ils n'ont pour protection faciale qu'une paire de lunettes grillagées, le reste de leur corps étant gainé de soie froissée et de cuir matelassé. L'arbitre fait signe. Les deux hommes se saluent en levant leur rapière.

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Non loin de là, un chirurgien tape nerveusement du pied, sa trousse médicale à portée de main: quelques années plus tôt, en 1876, un étudiant de l'université de Göttingen a été tué lors d'une joute similaire. Le même dénouement n'est pas exclu.

En garde!

À la fin du XIXe siècle, la plupart des fraternités allemandes pratiquent le duel d'honneur (Mensur) qui se déroule selon un rituel bien codifié. À l'origine, les étudiants le convoquaient pour résoudre des querelles personnelles –laver une insulte, venger une trahison ou simplement moucher un importun. À partir des années 1850, toutefois, le duel s'affranchit de cette fonction pour devenir un simple rite de passage, une forme d'initiation indispensable afin d'obtenir sa place au sein des fraternités.

Comme s'il était seul à pouvoir révéler le caractère profond d'un individu, le Mensur tire son nom du latin mensura, «mesurer». Et qu'y mesurer, si ce n'est le tempérament d'un homme face à l'adversité? L'insulte n'est presque plus nécessaire; les étudiants de fraternités rivales se retrouvent quelques jours plus tôt et échangent, lors de soirées alcoolisées, des insultes préméditées afin de trouver des adversaires consentants. L'adjectif dumm, signifiant «idiot», est la formule standard entendue à cette occasion.

Les visages suturés, marques de leur hardiesse autant que de leur pedigree aristocratique, font la fierté de leurs propriétaires. | Capture d'écran du site Rarehistoricalphotos Les visages suturés, marques de leur hardiesse autant que de leur pedigree aristocratique, font la fierté de leurs propriétaires. | Capture d'écran du site Rarehistoricalphotos

Une fois les complices réunis, généralement dans une résidence située en marge de l'université, les combattants se font face. Autour d'eux, les membres de leurs fraternités, excités par la bière. L'objectif n'est pas de remporter le duel: il s'agit simplement d'offrir son visage au fer de l'adversaire. «Les aciers brillent, s'entrechoquent, décrit un journaliste en 1896. Le sang coule. Une égratignure apparaît sur le front ou sur la joue d'un des adversaires. Cela n'est rien, l'honneur n'est pas satisfait: il faut une balafre sérieuse, une véritable entaille.»

À la fin de l'épreuve, qui peut durer plusieurs dizaines de minutes, les étudiants posent souvent pour une photographie, leur sourire tel un fossé blanc dans une rivière d'hémoglobine. Et plutôt que les farder ou les camoufler derrière des pansements, les étudiants des fraternités allemandes exhibent fièrement leurs Schmisse («cicatrices») comme autant de diplômes de bravoure.

C'est encore mieux si elles sont maladroitement recousues, sans anesthésie, à l'issue de la confrontation: la sévérité de la plaie n'en rendra le souvenir que plus mémorable! Preuve en est que les cicatrices moins visibles –comme celles cachées par le cuir chevelu– accordent à leur propriétaire un document écrit attestant de sa participation au duel. Ainsi, il pourra faire valoir son honneur même si les stigmates ont disparu.

Le passeport des élites

Ces visages suturés, marques de leur hardiesse autant que de leur pedigree aristocratique, font la fierté de leurs propriétaires. Ils savent pertinemment que les jeunes femmes en quête d'un bon parti les guettent sur le visage de leurs prétendants. On ne compte plus le nombre de défigurés qui font la crème des affaires, de l'armée et du gouvernement. «La condition préalable à une meilleure carrière au sein des hautes fonctions de l'État est l'appartenance à une société de duel», admet un membre du Parlement allemand en 1912.

L'attribut est si désirable que certains, honteux de leur visage trop lisse, se le tailladent avec une lame de rasoir.

Ces clubs très fermés (encore aujourd'hui, il est impossible d'assister à un duel sans être membre) sont les antichambres du pouvoir, et les amitiés qui se tissent dans les salles d'armes se maintiennent généralement tout au long de carrières fructueuses. D'ailleurs, les étudiants allemands en saisissent très tôt l'importance, puisqu'ils notent diligemment le nombre de duels auxquels ils ont participé au cours de leurs études. L'attribut est si désirable que certains, honteux de leur visage trop lisse, se le tailladent avec une lame de rasoir ou la pointe d'un scalpel.

En outre, la participation aux mensuren comble un besoin patriotique, puisque les étudiants s'entraînent à travers elle à défendre l'honneur de la «germanité». Un autre prétexte à sa survivance en dépit des voix qui, s'élevant de la société civile, dénoncent une pratique barbare et archaïque. «C'est une école de force, de virilité et de fidélité allemande, et si nous la bannissons, nous rendrons nos vies encore plus ternes, encore plus arides, encore plus mornes», contre-attaque un défenseur de la pratique devant le Reichstag en 1886.

Arborant fièrement les stigmates de leurs duels de jeunesse, certains gouvernants montent au créneau: l'empereur Guillaume II affirme en 1890 que la Mensur «offre la meilleure éducation qu'un jeune homme puisse recevoir pour sa vie future». «Aucun autre exercice physique, aussi bénéfique soit-il, comme l'équitation, l'aviron ou d'autres activités similaires, n'apporte autant de bienfaits […] que l'exercice à l'épée», renchérit Otto von Bismarck six ans plus tard. L'ancien chancelier lui-même se félicitait d'avoir fendu le nez d'un camarade –le futur archevêque de Compiègne– dans son adolescence.

The traditional German sword fighting art called Mensur, where scars are encouraged. - https://t.co/kkaMy2Wybc pic.twitter.com/7SY6orTtW8

— UtterlyInteresting (@UtterlyInterest) August 22, 2020

Si elle est prisée par les élites allemandes, la tradition horrifie en revanche les observateurs étrangers, qui s'affolent de rencontrer autant d'adolescents couturés dans les rues de Bonn, Tübingen ou Berlin. «Ces blessures au visage sont si prisées que les jeunes sont même connus pour les ouvrir de temps en temps et y mettre du vin rouge pour les faire mal cicatriser, observe Mark Twain, de passage à Heidelberg en 1880. Je suis sûr d'une chose: les cicatrices sont assez nombreuses en Allemagne, chez les jeunes hommes et elles sont très laides. Elles sillonnent le visage en zébrures rouges et furieuses et sont permanentes et ineffaçables.»

Une mode immortalisée par Hollywood

Les autorités tardent pourtant à intervenir, tolérant la pratique au nom d'une tradition séculaire dans un pays où les règlements universitaires éclipsent souvent ceux édictés par les municipalités. Lorsqu'un accident mortel survient, comme ce fut le cas à Heidelberg en 1876, le duelliste survivant écope d'une peine de prison de trois mois (la sentence minimale), généralement pardonnée par le Kaiser avant même que l'accusé n'ait mis un pied en cellule.

La poussée démocratique va contribuer à tempérer ses accents martiaux et élitistes, sans pour autant l'enterrer complètement. 

Quand la mode finit-elle par s'essouffler? Les belligérants des deux guerres mondiales pourront apercevoir de nombreux cicatrisés dans les colonnes de l'armée prussienne, puis de la Wehrmacht et du haut commandement SS. Interdite sous le Troisième Reich, la pratique sort de la clandestinité en 1953, rebaptisée Sportmensur et rangée dans la même catégorie que les sports de combat.

La poussée démocratique va contribuer à tempérer ses accents martiaux et élitistes, sans pour autant l'enterrer complètement: de nos jours, elle reste pratiquée par de nombreuses associations étudiantes, même si l'on y vient davantage récolter la camaraderie universitaire que les balafres. Ce qui n'aura pas empêché la pratique de cicatriser dans la culture pop, sous la forme d'un vieux cliché de cinéma: le «méchant» hollywoodien reconnaissable à son fort accent allemand… et son visage barbelé de cicatrices.

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