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Une canne ornée d'un ruban aux couleurs du drapeau argentin à la main, la militante octogénaire Ana Paula Balacrini, s'avance gaiement sur la place de Mai. Ses yeux bleus perçants cherchent ses compagnons du jeudi, ceux avec qui elle marche depuis plus de quinze ans, ceux qui désormais sont des amis. Dans sa grande maison à 15 kilomètres de la capitale, on trouve une pièce dédiée à l'histoire de ces femmes.
«Tous ceux qui viennent à la maison, je leur parle. Je leur raconte. Les amis de mes enfants, de mes petits-enfants. Tout le monde.» Bavarde au grand cœur, son combat ne se limite pas aux quatre murs de son logement: Ana Paula est reine en matière de transmission. Partout où elle va, elle raconte l'histoire des mères à qui veut bien l'écouter, même si la jeunesse est son public favori. «Je parle souvent avec les jeunes: par exemple au club de football de mon petit-fils.» Fièrement, elle sort son téléphone pour montrer une photo de ce dernier, bien connu de la place puisqu'il l'accompagne dès qu'il le peut.
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Oubliant presque sa canne, Ana Paula s'avance, pressée. Son regard se pose sur la plus jeune des militantes: Hebe, 6 mois, nommée en hommage à la mère des Mères. Ana Paula lui sourit et lui prend la main. Sa maman, Jessie, l'amène ici depuis qu'elle a un mois et demi. «Je l'emmène partout, car je n'ai personne pour la garder», confie cette jeune maman aux traits tirés. Jessie est membre de l'Université des Mères. «Maintenant, c'est nous, les étudiants, qui la maintenons à flot.» Pour elle, certaines choses ne s'enseignent pas, elles se vivent. La transmission commence ici.
«Ici, il n'y a que de l'amour, jamais de haine.» Ana Paula Balacrini a rejoint le combat des Mères de la place de Mai sans avoir elle-même perdu un proche sous la dictature. | ©Maël Bouvier«J'aimerais qu'elle soit militante, qu'elle grandisse dans un contexte qui lui apprenne à lutter et à connaître.» Rajustant son porte-bébé, Jessie entame la ronde en berçant sa petite. Hebe porte déjà en elle, sans le savoir, ce que les mots de sa mère résument: «Je crois en une mémoire fertile, une mémoire vécue dans le présent, jamais figée dans le passé.»
Jessie, militante, tient dans ses bras sa fille Hebe, âgée de six mois, prénommée en hommage à Hebe de Bonafini, surnommée «la Mère des Mères» et figure fondatrice du mouvement. Place de Mai, Buenos Aires. |©Maël Bouvier«Ici, il n'y a que de l'amour, jamais de haine»
La marche se termine, tous se rassemblent près de la tonnelle. Un homme prend le micro. Le son trop fort sature mais cela ne semble déranger personne. Surtout pas Maïté, 20 ans, qui écoute sans ciller. Militante depuis ses 15 ans, elle s'est d'abord engagée dans la lutte pour la dépénalisation de l'avortement, mais a rapidement compris que chaque combat en appelle un autre. «Face à un gouvernement qui n'accorde pas l'accès à des droits essentiels de l'être humain, j'ai compris que c'était un devoir de s'engager», explique-t-elle.
Personne dans sa famille n'a été touché par la dictature, mais Maïté n'a pas eu besoin de ça pour se sentir concernée. «Ce qui me pousse, c'est la conscience que si j'avais vécu à cette époque, moi ou mes camarades aurions pu disparaître.» Pour elle, la mémoire ne se transmet pas seulement dans la rue mais passe aussi par la culture. La musique, le cinéma, les réseaux sociaux… autant de chemins pour atteindre une génération qui grandit les yeux rivés sur un écran.
Cette conviction a pourtant des limites: «Les écrans peuvent informer, mais ils saturent souvent l'esprit et diffusent plus de haine et d'individualisme que de sentiment d'appartenance», nuance-t-elle. Ce qu'elle veut par-dessus tout, c'est que les jeunes lèvent la tête. «Il faut sortir. La vie ne se passe pas sur un écran. Elle se passe dans la rue, dans les bâtiments du gouvernement, dans tous les endroits où il est important d'être présent.»
Maïté Escarbito, 20 ans, applaudit lors du discours de clôture du rassemblement hebdomadaire des Mères de la place de Mai, sur la place de Mai, à Buenos Aires. | ©Maël BouvierPourtant, Maïté ne désespère pas de sa génération. «J'ai de l'espoir», confie-t-elle en regardant le ciel qui se découvre enfin. Face au soleil qui ravive le feu de ses yeux, elle continue : «S'il y a bien quelque chose qui se dit du peuple argentin, c'est qu'il ne dort jamais.» Ce jeudi-là en est encore un exemple. «Même si nous sommes peu aujourd'hui, nous sommes là, et demain, nous serons encore là.» C'est peut-être là que tout commence, dans cet espoir fragile que la lutte n'est pas encore tout à fait terminée.
Sur la place de Mai, le peuple qui souffre est partout. «Le manque de travail est un crime», peut-on lire sur une banderole tenue d'une seule main par tous les militants. Car si cette ronde hebdomadaire est et restera celle du combat des Mères, elle est aussi devenue celle d'un peuple entier, épuisé de lutter, contraint de survivre dans un pays que la crise économique et sociale ronge depuis trop longtemps. Un peuple affaibli, mais optimiste: «Ici, il n'y a que de l'amour, jamais de haine», dit fièrement Ana Paula avant d'aller prendre le train qui la ramènera chez elle.





























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