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Le hasard du calendrier fait bien les choses. Le 15 juillet l'Assemblée nationale à Paris devrait enfin voter la loi sur "l'aide à mourir". C'est bien le sujet, tout en nuances, dont s'empare Tiphaine Raffier dans L'hors-présence (****). La comédienne et metteuse en scène nous confronte, via un mur de vitres, à l'intérieur d'une maison où Laure (magnifique Edith Mérieau) se bat avec un cancer incurable. On lui a dit qu'elle était en phase terminale. Elle ne marche plus, mange de plus en plus difficilement, recrachant tout ce qui entre dans sa bouche. Elle est entourée de sa sœur et ses deux frères. Un médecin et une infirmière de soins palliatifs viennent la voir.
S'il est convenu qu'elle resterait dans sa maison, qu'il n'y aura pas d'acharnement thérapeutique et que tout semble prêt pour une euthanasie, tout se fissure à l'approche du moment ultime. Ses proches se divisent sur les démarches à suivre. Même si Tiphaine Raffier est partisane de l'aide à mourir, elle choisit de montrer la complexité du sujet.
Avignon plongée dans le mystère du Mal et sa poésie noireLacan disait bien que chacun sait qu'il va mourir mais "le comble du comble, c'est que vous n'en êtes pas sûr". On est face à un vide qu'on ne veut ni ne peut voir en face. Tiphaine Raffier le symbolise par les trous que découpe un artiste dans les murs, sur la scène (comme le faisait Gordon Matta-Clark).
L'Hors-présence de Tiphaine Raffier ©Photo: Christophe Raynaud De LageLa splendide scène finale, quand les mots deviennent impuissants, évoque la mort par un grand trou découpé à la tronçonneuse dans le fond de scène, laissant apparaître la nature autour de la salle du spectacle (à la Fabrica).
Avec la mort, on se heurte vraiment au réel. Dans un très beau monologue, Laure, seule sur la scène, vide de tout, vient nous dire ce qu'est d'être "Hors-présence", seule à comprendre ce qui va lui arriver.
Même s'il y a des digressions peu utiles vers le conte et la littérature, et parfois un jeu un peu hystérique, le spectacle convainc en nous confrontant au tabou de la mort.
Milo Rau montre la beauté possible d'une mortEn 2021, Milo Rau avait déjà créé à Gand un très émouvant spectacle, Grief and Beauty, Deuil et Beauté, qui racontait l'euthanasie de Johanna.
Carolina Bianchi
La création de Carolina Bianchi, Uma Luz Cordial (**), était très attendue. La performeuse et metteuse en scène brésilienne termine ainsi sa trilogie Cadela Força, consacrée aux violences sexuelles faites aux femmes, après avoir secoué Avignon et le KVS à Bruxelles avec Bonne nuit Cendrillon (la drogue du violeur) puis The Brotherhood.
Uma Luz Cordial de Carolina Bianchi ©Photo: Christophe Raynaud De LageDans ce spectacle qui déçoit quelque peu les attentes, elle explore les liens entre littérature et sexualité (inclus ses propres fantasmes). Elle en appelle en ouverture à Dante qui se rendit aux enfers. Et elle convoque nombre d'écrivains pour développer sa thèse.
En même temps le mot tue la chose
En arrière-scène, des performeurs et performeuses, nus, se livrent à ce qui ressemble à une orgie. Bianchi est de la race d'une Angelica Liddell.
On y retrouve Artaud qui écrivait : "Je voudrais faire un livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n'auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité." C'est aussi cette volonté de secouer ses lecteurs d'une torpeur qu'elle dénonce qui a amené l'écrivaine brésilienne Hilda Hilst (1930-2004) à écrire trois romans pornographiques. Carolina Bianchi nous en donne un (trop) long extrait via une marionnette de fillette racontant fièrement les actes pédophiles que commet son oncle sur elle. Carolina Bianchi convoque aussi Emily Dickinson dans sa solitude souffrante, réduite à se masturber sur la scène.
À Genval, un tournage hollywoodien sème colère et émoiComme le montre aussi Julien Gosselin dans Maldoror en Cour d'Honneur, la poésie peut exprimer le Mal et la souffrance comme elle peut nous sauver.
Uma Luz Cordial de Carolina Bianchi ©Photo : Christophe Raynaud De LageLes mots font exister les choses y compris les perversions, mais en même temps le mot tue la chose.
Le spectacle a de belles fulgurances comme lorsque décor et costumes sont tous en rouge sang. Dans un beau monologue final, Carolina Bianchi explique avoir eu le choix entre terminer sa trilogie par un suicide ou par un poème. Et elle choisit celui d'Emily Dickinson "Ma vie était un fusil chargé". "Une lumière si chaleureuse sur la vallée rayonne". Mais Carolina Bianchi ajoute que cette lumière n'est que le reflet d'un bout de métal. La forêt, celle du doute et des mots, reste obscure.
Le spectacle viendra du 8 au 11 mai au KVS, à Bruxelles.
Moment de bonheur
Si ces spectacles sont sombres comme l'est l'actualité, si la température à Avignon frôle les 40 degrés en journée, les festivaliers pouvaient vivre un pur moment de bonheur, à la carrière de Boulbon avec Silence (****).
Silence de Lucie Antunes et Mathilde Monnier ©Photo: Christophe Raynaud De LageTout en haut de la colline au milieu des cigales, dans la fraîcheur de la nuit tombée, on retrouve ce cirque d'immenses falaises montant jusqu'à chatouiller les étoiles.
D'emblée, on est pris par ce concert-danse. Lucie Antunes et ses musiciens placés au centre de la scène circulaire déploient une musique haletante, parfois planante, de transe, entre musique contemporaine et rock islandais. Et autour d'eux, les danseurs et danseuses de Mathilde Monnier épousent la musique comme jamais. Une bonne heure de joie intense.
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