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Une grille de métal noir frappée de deux têtes de mort délimite l'entrée du Poison Garden (ou Jardin empoisonné en français), qui fait partie d'un ensemble de jardins situés près du château d'Alnwick, dans le Northumberland, le comté le plus septentrional d'Angleterre. Pour des raisons de sécurité, les visites sont limitées à vingt personnes maximum et le site est balayé 24 heures sur 24 par des caméras de surveillance. Pourquoi tant de prudence? La réponse est tracée en lettres majuscules sur le portail d'entrée: «THESE PLANTS CAN KILL».
Pas de quoi refroidir, pourtant, les intrépides botanistes amateurs qui patientent à l'entrée du site. À l'horaire convenu, un guide se présente et déverrouille la porte (les visites libres ne sont pas autorisées). S'ensuit un petit briefing de sécurité: il est interdit de toucher, sentir ou goûter les plantes qui poussent dans le jardinet vénéneux d'Alnwick. On se demande qui aurait l'idée saugrenue d'essayer: quelques touristes sont déjà tombés inconscients, paraît-il, rien qu'en les respirant.
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Créé en 2005 à l'initiative de la duchesse du Northumberland, propriétaire du site, le «jardin le plus dangereux d'Angleterre» ne couvre qu'une petite portion des cinq hectares cernant la forteresse médiévale d'Alnwick. Il aurait été inspiré par le jardin botanique de l'université de Padoue, premier du genre au monde, créé en 1545 par la puissante famille de Médicis à une époque où les règnes étaient souvent raccourcis par les «poudres de succession».
Pour autant, dans l'effervescence chlorophyllienne du Poison Garden, les spécimens paraissent inoffensifs: ses parterres aux couleurs douces et ses couloirs de verdure invitent plus à la méditation qu'à de sinistres desseins. On se croirait dans un jardin d'apothicaire ou d'herboriste, produit de la science médicale de la Renaissance, dont chacune des plantes possédait des propriétés miraculeuses pour apaiser les brûlures ou soulager les crampes d'estomac. Qui pourrait se douter que cet espace abrite plus de 100 espèces toxiques, vénéneuses ou hallucinogènes?
En vert et contre tout
Chaque massif végétal est hérissé d'un écriteau identifiant –en latin– les plantes qui y poussent. Aconitum, belladonna, papaver somniferum… Derrière ces noms qui évoquent les serres de Madame Chourave, professeure de botanique à Poudlard dans Harry Potter (incidemment, le château d'Alnwick a servi de décor aux deux premiers films de la saga), se cachent de véritables plantes tueuses.
L'aconit (Aconitum), la «reine des poisons», est celle que William Shakespeare fait ingurgiter à Roméo au terme de Roméo et Juliette. La belladone, plante des sorcières par excellence, provoque hallucinations et convulsions. En vedette dans les polars d'Agatha Christie, la fatale strychnine pouvait encore, au XIXe siècle, être obtenue sans prescription dans les officines des pharmaciens britanniques. Pour se débarrasser des rats… et des maris encombrants.
Chaque nouveau spécimen apporte son lot d'anecdotes glaçantes. Un arbre magnifique pailleté de fleurs jaunes, le cytise faux ébénier (Laburnum anagyroides), aurait sa place dans les jardins de Versailles. Mais ne vous laissez pas abuser par ses apparences angéliques. «Si une branche tombe au sol […] et qu'un chien vient la saisir dans sa gueule pendant une promenade, il y a de fortes chances pour qu'il ne finisse pas sa balade», assure Dean Smith, l'un des guides, au micro de la BBC. Même la rhubarbe, dont on fait des tartes et des confitures au printemps, possède des feuilles empoisonnées!
Alors il faut redoubler d'humilité face à la créativité mortelle de Dame Nature. Les jardiniers qui travaillent sur le site en sont bien conscients: munis de combinaisons intégrales avec gants de protection et masques respiratoires, ils ressemblent davantage à des scientifiques nucléaires qu'à des botanistes.
Mais cette précaution est plus que bienvenue, tandis qu'ils manipulent une des petites nouvelles du Jardin empoisonné: endémique d'Australie, Dendrocnide moroides est aussi surnommée «reine des orties» ou «plante à suicide». La raison? Au moindre contact, ses feuilles urticantes transmettent un poison virulent qui brûle la peau pendant des semaines, des mois, voire plusieurs années. Les jardiniers d'Alnwick l'ont donc prudemment enfermée dans un caisson de verre.
Mauvaise(s) graine(s)
C'est un réflexe naturel: les plantes produisent des toxines pour éviter de se faire dévorer par des prédateurs. Même une modeste haie de laurier, commune dans les jardins anglais, relâche du cyanure d'hydrogène lorsqu'elle est taillée. Impossible d'en souffrir à l'air libre, mais une fois les déchets verts placés dans une voiture fermée, elle peut provoquer l'évanouissement d'un conducteur en route vers la déchetterie… Le fait était déjà connu en Angleterre victorienne: les enfants plaçaient une feuille de laurier coupée en deux dans une jarre avec un insecte, puis scellaient le récipient pour le tuer. Ce n'était pas un jeu cruel, mais une astuce de collectionneur pour éviter d'endommager les spécimens.
C'est peut-être la principale leçon qu'il faut retenir d'une visite au Jardin empoisonné d'Alnwick: tout est question de dosage. Quelques milligrammes séparent le remède du poison. Le ricin commun (Ricinus communis), par exemple, est utilisé depuis l'Antiquité pour soigner les blessures cutanées, soulager les crampes d'estomac et même faire repousser les cheveux. Cette espèce contient également des graines dont on extrait un poison foudroyant, la ricine, utilisée par le KGB pour assassiner le dissident bulgare Georgi Markov en 1978. Même constat pour l'ellébore et la cigüe qui peuvent soulager le mal lorsqu'elles sont bien administrées.
Les stupéfiants entrent dans la même catégorie: avant leur usage récréatif, ils avaient souvent un rôle d'anesthésiant auprès des guérisseurs. Le jardin des poisons met à l'honneur plusieurs de ces plantes: le pavot à opium (Papaver somniferum), mais aussi des plants de cannabis ou de coca, verrouillés dans des cages inaccessibles aux visiteurs. Pour les cultiver, les jardiniers d'Alnwick doivent obtenir une dérogation spéciale des autorités britanniques! Mais le plus dangereux de tous les spécimens exposés se révèle être… le tabac, qui tue plus de 7 millions d'individus chaque année.





























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