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Serge Bouchard m’avait raconté une histoire. Il a dû la raconter souvent puisque les conteurs ne cessent de se répéter. Cela fait partie de leur métier. Ils ont compris que lorsqu’on est fatigué de sa propre voix, on ne se trouve pas même à moitié du chemin qui, espère-t-on, nous mènera quelque part.
Je disais donc que Serge m’avait raconté une histoire. Une histoire toute simple. Une de ces histoires dont il avait le secret. C’était un jour d’hiver. Il faisait un froid polaire. On l’avait invité à parler dans le Nord. Tôt le matin, il avait pris la route. Sa conférence devait avoir lieu dans un centre communautaire qu’il trouva après quelques détours, heureux d’arriver enfin. Son bazou stationné, il pénétra dans l’endroit avec la vitesse maximale dont était capable un vieux mammouth laineux comme lui. Une fois à l’intérieur, après s’être frotté les mains pour se les réchauffer, Serge s’alluma une cigarette. La cigarette fut longtemps, peut-être le savez-vous, un des secrets de l’entretien des voix caverneuses qui peuplaient les ondes radiophoniques. Beau temps mauvais temps, pour en maintenir les graves, il fallait voir à les enfumer avec une certaine régularité.
Serge fit craquer une allumette avec sa cigarette au bec. Il n’avait pas sitôt une petite flamme au bout des doigts, racontait-il, qu’un employé zélé lui fit remarquer qu’il était strictement interdit de fumer dans le bâtiment. « Vous n’allez tout de même pas me refouler dehors pour fumer », lui répondit Serge Bouchard, tout en lui faisant noter qu’il faisait, par cette journée enneigée, certainement moins mille sous zéro et qu’il était, de surcroît, pratiquement seul dans le bâtiment. Rien à faire : tout conférencier qu’il fut, il dut aller fumer dehors par grand froid. Même pour un mammouth laineux, c’était désagréable.
Puis l’auditoire arriva. Juste avant la conférence de Serge, un Autochtone devait se livrer à une cérémonie. Il était investi de la tâche de purifier l’assemblée avec de la sauge sacrée. Dans l’arrière-scène de cette salle ordinaire, racontait Serge, ce camarade autochtone lui avoua être parti lui aussi très tôt et avoir oublié derrière lui la sauge. Que faire ? L’invention est la mère de bien des accommodements. Il suffisait de briser les tubes en papier de quelques cigarettes Mark Ten pour en tirer du tabac. Et ce fut ce tabac qui brûla sous le nez d’une assemblée satisfaite et attentive, où personne jamais ne crut bon de dénoncer la fumée puisque celle-ci était désormais supposée sacrée.
Chaque époque a ses idoles et ses monstres. Parfois, ce sont les mêmes.
Serge Bouchard et son acolyte Bernard Arcand auront passé une bonne partie de leur vie à montrer que les sociétés se cachent souvent à elles-mêmes dans ce qu’elles considèrent comme le plus banal.
Le lieu commun, chez eux, n’était pas seulement le cliché ou la pensée toute faite. C’était plutôt l’endroit exact où une culture se déboutonne, tout en restant aveugle à ses vérités et à ses travers. Bouchard et Arcand savaient que les sociétés parlent souvent le plus franchement d’elles-mêmes précisément là où elles croient ne rien dire du tout.
Nos deux comparses pratiquaient une ethnologie du familier bien à eux, attentive aux détails ordinaires, aux habitudes répétées mille fois, aux évidences si bien installées qu’elles deviennent invisibles.
C’était une leçon donnée au regard qui s’offrait à travers leurs plumes. Plus une chose semblait anodine, plus elle leur paraissait révélatrice. Le pâté chinois, les chauves, les centres commerciaux, les vacances organisées, les stations-service ou les fumées sacrées pouvaient alors devenir des portes d’entrée dans les temples de nos mythologies modernes. Leur intelligence consistait à redonner du relief à ce que tout le monde en était venu à croire parfaitement plat. Or la terre est ronde, rappelaient-ils aux incrédules.
Nos belles histoires comme nos rêves ont toujours deux faces. Comme la monnaie. Durant la crise économique des années 1930, certains bouchers improvisés de Montréal se mirent à offrir plus que jamais à la consommation du lièvre. Il s’avéra que le chat, une fois pleumé, avait beaucoup de la morphologie du lièvre… Ce qui donna lieu à la cuisine satisfaite de ce qu’on appela bientôt le « lièvre de ruelle ».
Serge Bouchard aura passé une grande partie de sa vie à se méfier des évidences trop bien cuisinées. Il aimait les lieux communs comme pas un, justement parce qu’ils permettent d’ouvrir des brèches ou encore de donner du relief à ce qui nous semble banal à force d’habitude. Il savait que les mots usés parlent parfois davantage que les discours savants parce qu’ils révèlent nos angles morts, nos hypocrisies, nos petites religions du moment.
Il est clair que Serge Bouchard savait parfaitement comment l’ordinaire offre un tremplin unique pour tenir des propos extraordinaires.
Tout au contraire aujourd’hui, il semble plus que jamais que les sujets d’emblée extraordinaires servent surtout à faire proliférer l’ordinaire et le déjà-vu, en bannissant tout relief dans nos réflexions. On est davantage préoccupés, comme le rappelait Chantal Guy il y a quelques jours en citant Montaigne, par les signes que par les choses signifiées : « Si les signes vous faschent, ô combien vous fascheront les choses signifiées. » Comme si plusieurs préféraient désormais fixer le doigt des sages plutôt que la Lune qu’il désigne.
Il y a exactement cinq ans aujourd’hui est mort Serge Bouchard. Comment vous dire ? Je m’ennuie de lui toujours autant.


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