
Chris Hedges s’entretient avec le professeur Mohammed Marandi sur les détails du protocole d’accord actuel, les perspectives de paix et l’avenir du Moyen-Orient.
- Est-on à la veille d’un accord de paix durable ?
- Le sentiment de puissance de l’Iran et les multiples violations américaines
- La résilience de l’Iran a stupéfié le monde
- La menace de Trump d’occuper l’île de Kharg
- Comment la victoire de l’Iran a reconfiguré le Moyen-Orient
- L’Iran : seul protecteur de Gaza et du Liban, dernier rempart contre le projet de “Grand Israël”
Chris Hedges : Le Premier ministre pakistanais Shahbaz Sharif a annoncé aujourd’hui un accord de paix entre les États-Unis et l’Iran devant “vraisemblablement être finalisé dans les vingt-quatre heures”, bien que le ministère iranien des Affaires étrangères ait indiqué qu’il faudrait encore quelques jours. Malgré les pertes iraniennes et la crise économique déclenchée par la guerre — avec un coût estimé à 270 milliards de dollars de dommages de guerre — aucun des objectifs américains et israéliens n’a été atteint. L’État iranien ne s’est pas effondré. La nouvelle direction iranienne, centrée autour du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique [CGRI] demeure méfiante. L’Iran contrôle le détroit d’Ormuz par lequel transitent quelque 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel. Il facture jusqu’à 2 millions de dollars — généralement réglés en monnaie chinoise — le passage des pétroliers par le détroit. L’économie mondiale, si le détroit n’est pas rouvert prochainement, se dirige vers un précipice, dans les semaines qui viennent, avec les réserves stratégiques de pays comme le Japon et les États-Unis — mobilisées pour pallier les pénuries de pétrole — se vidant rapidement. La hausse des prix du gaz et du pétrole à l’échelle mondiale — le prix du carburant aux États-Unis est 34 % plus élevé qu’il y a un an, et le diesel a augmenté de plus de 50 % — est aggravée par des pénuries de produits essentiels tels que l’engrais azoté, l’aluminium et l’hélium. Trump et ses alliés israéliens sont parfaitement conscients, qu’ils le veuillent ou non, que c’est l’Iran qui a les cartes en main.
Les exigences fondamentales de l’Iran — pour l’essentiel non négociables — sont les suivantes :
- Un arrêt immédiat et permanent de la guerre sur tous les fronts, y compris au Liban.
- L’engagement des États-Unis à ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures de l’Iran et à respecter sa souveraineté.
- La levée totale du blocus naval américain dans un délai de 30 jours.
- Le retrait des forces américaines des zones entourant l’Iran.
- La réouverture du détroit d’Ormuz dans un délai de 30 jours, selon les dispositions iraniennes.
- La suspension des sanctions sur le pétrole iranien, les produits pétrochimiques et leurs dérivés, avec un accès complet aux ressources financières correspondantes.
- Des plans de reconstruction d’une valeur d’environ 300 milliards de dollars à fournir par les États-Unis et leurs alliés.
- Une période de négociation de 60 jours pour parvenir à un accord final sur les questions nucléaires, l’allègement des sanctions et la suppression des résolutions pertinentes du Conseil de sécurité de l’ONU et du Conseil des gouverneurs de l’AIEA.
- Le renouvellement par l’Iran de son engagement au titre du TNP [Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires] à ne pas produire d’armes nucléaires.
- Aucune augmentation des forces américaines dans la région.
- Aucune nouvelle sanction durant les pourparlers.
- Le déblocage de 24 milliards de dollars d’actifs iraniens gelés, dont la moitié doit être restituée avant le début des négociations.
- La création d’un mécanisme de surveillance pour garantir la mise en œuvre de l’accord.
- Un accord final entériné par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU.
- Et la programmation des négociations finales seulement après la restitution de la moitié des avoirs gelés de l’Iran — soit environ 100 milliards de dollars —, la suspension des sanctions pétrolières et la levée du blocus naval.
Le docteur Mohammed Marandi, professeur à l’Université de Téhéran et ancien conseiller de l’équipe de négociation nucléaire iranienne s’entretient avec moi depuis Téhéran sur la guerre et ses conséquences régionales et mondiales, et sur le protocole d’accord .
Mohammed, je crois que le président Trump a annoncé 39 fois qu’un accord de paix avait été conclu. Même si, peut-être, on ne devrait pas appeler ça un accord de paix, mais qu’il existe une forme d’entente permettant d’ouvrir des négociations. Les Pakistanais, bien sûr, sont assez optimistes. Le ministère iranien des Affaires étrangères, comme je l’ai mentionné dans l’introduction, a indiqué que l’accord ne serait probablement pas signé demain dimanche, et pourrait prendre plus de temps. Simplement de votre point de vue — en suivant la situation depuis Téhéran — où en sommes-nous ?
Mohammed Marandi : Eh bien, il n’y a pas encore d’accord final. Il subsiste des divergences non résolues. Même si les deux parties signent l’accord, cela ne signifie pas que la paix est proche, car beaucoup de choses peuvent se produire dans les jours et les semaines à venir.
Et il est déjà clair que le régime israélien tente d’empêcher toute normalisation de la situation dans la région. L’assaut au Liban s’est intensifié. Les meurtres augmentent. Ils bombardent des villages et des villes au sud et dans le centre du Liban, tuant des dizaines de personnes chaque jour — hommes, femmes, enfants — et cela leur importe peu. Ils veulent raser tout le sud pour le faire ressembler à Gaza, et bien des lieux au Liban ressemblent déjà à Gaza.
Donc la résistance du régime israélien et du lobby israélien pourrait perturber les avancées même en cas de signature. C’est en passant à la phase 2 que les choses se compliquent, car les sanctions contre l’Iran doivent être levées. Beaucoup d’entre elles ont force de loi aux États-Unis. Et bien sûr, le pays n’est pas prêt à démanteler le programme nucléaire iranien. Il ne renoncera pas à l’enrichissement parce que c’est un droit souverain. Donc nous progressons sur un terrain miné, et au moment où nous parlons, le détroit est toujours fermé. Nous nous acheminons vers une crise économique mondiale, et si le protocole d’accord est signé et que des perturbations surviennent, il sera refermé. Donc rien n’est certain.
Chris Hedges : J’aimerais aborder la question du Liban, parce que — depuis l’annonce du cessez-le-feu, celui-ci a été violé par les États-Unis, et Israël, bien sûr, l’a violé immédiatement en menant une attaque très lourde, dix minutes après, au Liban. Nous le voyons déjà avec l’accord de “cessez-le-feu” à Gaza. Je crois qu’environ un millier de Palestiniens ont été tués [directement] par Israël depuis sa mise en place. Je me demande si c’est le type de trajectoire instable vers lequel nous nous dirigeons — ou si ce ne sont que des violations périodiques. Israël refuse obstinément de se conformer à l’une des exigences fondamentales de l’Iran, à savoir la fin des hostilités au Liban — l’argument étant que l’Iran n’attaquera pas les alliés américains dans la région dans le cadre de l’accord.
Mohammed Marandi : Oui, cela concerne également Gaza, même si Gaza n’est pas nommée, mais le Liban est spécifiquement nommé en raison des bombardements intensifs de villages, de villes et de cités au Liban. Mais c’est une possibilité, et les Iraniens disent que c’est ce qui empêchera probablement la réussite de l’accord. Les Iraniens disposent d’un levier considérable — le détroit d’Ormuz. L’Iran ne l’a jamais fermé complètement. Les pays amis de l’Iran pendant la guerre, ou qui n’ont pas participé à l’assaut contre le pays, ont pu faire passer leurs navires tout au long de cette période, sauf lorsque les Américains ont pratiqué le blocus complet du détroit pendant quelques jours. Mais les pays comme les Saoudiens, les Émiratis, le Koweït, Bahreïn, le Qatar — leurs navires ne passaient pas, ou les navires qui leur sont liés ne passaient parce qu’ils ont participé à la guerre. Dans le cadre de cet accord, ils seront autorisés à utiliser le détroit. Mais si les Israéliens violent l’accord, cela revient à une violation américaine. Et nous avons vu ce qui s’est passé la dernière fois — vous y avez fait allusion — après les 39 jours de guerre, avec le cessez-le-feu. Il y avait un accord pour une fin des hostilités au Liban, et bien sûr, le détroit allait être rouvert pour les navires liés à ces pays. Mais quand Netanyahu s’est mis à bombarder massivement le pays, les Iraniens ont bloqué ces navires. Et Trump, bien sûr, a également imposé un blocus sur les ports iraniens. C’est pour cette raison que le détroit est toujours plus ou moins fermé pour ces pays alliés des États-Unis.
Ce ne sera pas comme l’accord nucléaire, le JCPOA [Plan d’action global commun], où les Iraniens, en 2015, ont rempli leurs engagements et où les Américains ont décidé de ne pas le faire dans bien des cas. Obama a vraiment très mal traité l’Iran et l’administration de l’époque, parce qu’il était censé remplir une série d’engagements et il s’est majoritairement abstenu [et a même imposé de nouvelles sanctions contre l’Iran après la conclusion de l’accord]. Voilà pourquoi le JCPOA n’est pas perçu favorablement en Iran. Cette fois, les Iraniens disent que les États-Unis doivent d’abord débloquer les actifs iraniens, mettre fin au massacre au Liban, et ensuite nous pourrons avancer. Donc le séquençage est différent de celui du JCPOA, où l’Iran remplissait ses obligations et où les Américains pouvaient ensuite choisir de remplir les leurs, ou non. Maintenant, sous certains aspects, les Américains doivent agir en premier. Sur d’autres, c’est simultané.
Chris Hedges : Les Américains n’ont jamais honoré leurs accords avec l’Iran. Je pense qu’il est important de le noter du point de vue iranien : il existe un long passé de violations américaines.
Mohammed Marandi : Oui, absolument. Et sur d’autres accords, conclus au fil du temps, concernant l’Afghanistan, l’Irak, le Liban et ailleurs. Et dans chaque cas sans exception, ce sont les Américains qui ont violé l’accord. Voilà pourquoi le scepticisme est de mise à Téhéran. Je ne connais personne qui croit en cet accord, que les Américains vont spontanément remplir leurs engagements, et qu’ensuite nous passerons à l’étape deux, puis vers une sorte d’accord global. Personnellement, je trouve cela hautement improbable, et n’importe quoi peut arriver en route. En fait — encore une fois, il est 22 heures samedi soir en ce moment — je ne suis vraiment pas certain que l’accord sera signé. Les chances sont élevées parce que Trump est sous pression, mais il y a beaucoup de résistance sur certains éléments de l’accord qui, pour l’Iran, sont rédhibitoires. Les Américains ne veulent pas que les Israéliens aient les mains liées au Liban. Les Iraniens disent qu’un cessez-le-feu doit être fixé et qu’ils doivent revenir à la situation d’avant le début de cette guerre, et qu’Israël ne peut avoir la liberté de mener des attaques contre le Liban quand bon leur semble.
Chris Hedges : Les Israéliens ont tout intérêt à saboter l’accord. Mais Trump est au bord d’un effondrement financier mondial. Les réserves pétrolières stratégiques sont descendues à leur niveau critique. Il ne lui reste plus beaucoup de temps.
Mohammed Marandi : Oui, c’est le principal levier de l’Iran. Les Iraniens s’en sont très bien sortis sur le champ de bataille durant les 39 jours de combats. Ils ont le sentiment d’avoir gagné la guerre — et pas seulement dans le sens où ils ont survécu. Ils ont le sentiment d’avoir effectivement fait du très bon travail en ripostant, que ce soit contre le régime israélien, les bases américaines, ou les actifs liés aux États-Unis ou aux alliés américains en représailles aux frappes contre les infrastructures critiques iraniennes et les cibles civiles. Donc la confiance aujourd’hui parmi les Iraniens ordinaires est très élevée.
Quand la guerre a débuté, le climat était calme, mais personne ne croyait que nous allions gagner la guerre. Une part significative de la population iranienne était confiante et pensait que nous gagnerions la guerre, mais l’autre part tout aussi significative de la population qui était très inquiète. Mais il est très intéressant de voir à quel point tout était calme — même quand on a appris que l’Ayatollah Khamenei était tombé en martyr. On n’a vu personne se ruer dans les magasins pour acheter de la nourriture et ce genre de choses. Tout était normal, même les stations-service. Il y avait peut-être quelques files d’attente, mais rien d’extraordinaire aux stations-service ou ailleurs. Mais ensuite, progressivement — après, disons, peut-être une semaine, et je me base sur ma propre expérience — on a vu les gens être de plus en plus confiants, et dix jours, deux semaines plus tard, ils pensaient déjà avoir gagné la guerre. Et quand l’Iran a finalement accepté le cessez-le-feu, après que Trump a modifié sa position — passant d’une reddition sans conditions à l’acceptation littérale du plan en dix points de l’Iran comme cadre de négociation — beaucoup d’Iraniens ont dit que nous devrions poursuivre.
Et même aujourd’hui, beaucoup d’Iraniens disent que nous devrions continuer la guerre — si les Américains n’acceptent pas nos exigences, nous devons aller combattre. Je ne dis pas qu’ils sont majoritaires — je n’en sais rien en fait — mais le fait est que la confiance parmi les Iraniens est bien plus élevée qu’avant. Et la position iranienne est en conséquence plus forte que celle des Américains. Je n’ai aucun doute que si les Américains violent l’accord — eux ou les Israéliens — les Iraniens ne resteront pas passifs et ne l’accepteront pas. Nous l’avons vu concernant le Liban — quand les Israéliens ont décidé qu’ils allaient bombarder Beyrouth et raser Dahiyé [la banlieue sud de Beyrouth, principale zone résidentielle de la communauté chiite], ou la moitié sud de Beyrouth, un immense quartier où, avec les réfugiés actuels, il y a probablement plus d’un million d’habitants — quand les Iraniens ont décidé de menacer le régime israélien et l’ont finalement frappé, cela a montré à quel point les Iraniens ont confiance en leur posture.
Chris Hedges : Quelle évolution constatez-vous économiquement ? Bien sûr, si le détroit continue d’être fermé, Trump frôle peut-être une dépression mondiale — mais les effets des dommages de guerre en Iran sont significatifs. L’économie est en difficulté. L’inflation est assez élevée pour les produits alimentaires de base. L’Iran a payé le prix fort avec ces attaques.
Mohammed Marandi : Sans aucun doute. La guerre — les 39 jours de guerre — ont causé des dommages significatifs. Américains comme Israéliens ont ciblé des usines pharmaceutiques, l’industrie sidérurgique, les pétrochimiques, le principal gisement de gaz iranien. Ils ont ciblé des écoles, des hôpitaux, des immeubles d’habitation. Les dégâts ont été énormes. Bien sûr, si vous venez à Téhéran et faites un tour en voiture, vous ne verrez rien — c’est une immense ville, donc vous ne verrez pas de dégâts partout. Vous en trouverez si vous en cherchez. Les exportations de pétrole iranien sont en baisse du fait du blocus américain, et l’Iran n’est pas en mesure d’importer denrées alimentaires, fournitures médicales ou médicaments par le sud. Ils empruntent des routes depuis l’Asie centrale, la mer Caspienne, le Caucase et le Pakistan, et dans une petite mesure l’Afghanistan. Mais c’est tout de même un gros problème.
Mais jusqu’à présent, les Iraniens ont fait preuve d’une résilience extraordinaire, ils ont le sentiment de faire cette guerre pour leur survie, et ils croient qu’ils ont gagné la guerre. Mais les Iraniens sont un peuple très résilient — vous connaissez la région — les Chiites en général ont un très haut degré de résilience dans leur culture, et la culture de la résistance est profondément ancrée dans leur vision du monde. L’histoire — le martyre du petit-fils du saint Prophète à Karbala, au soutien des opprimés et face à l’oppresseur — est profondément ancré, lié entre autres à leur idéologie. Et c’est pourquoi on constate une telle résistance au Liban et dans les rangs du Hezbollah face aux Israéliens — et les Iraniens face aux Américains — et c’est pourquoi ils l’appellent l’Axe de la Résistance, parce qu’il est profondément influencé par l’Imam Hussein et les événements de Karbala.
Donc, les Iraniens — j’en suis certain — tiendront bien plus longtemps que les Américains avec ce blocus imposé par les Américains, car c’est une arme à double tranchant. Ils tentent d’écraser l’économie iranienne, mais simultanément Trump écrase l’économie mondiale et pousse l’économie américaine vers la crise. La différence étant que les Iraniens ont le sentiment d’être les victimes et font preuve de résilience face à Trump, alors que Trump, le peuple américain et d’autres ne voient pas cette épreuve comme une guerre de survie. C’est une guerre de choix menée pour le compte de Netanyahu et des sionistes.
Chris Hedges : Quiconque veut comprendre la résistance iranienne devrait étudier la guerre de huit ans avec l’Irak, à laquelle je crois que vous avez participé.
Mohammed Marandi : Oui, j’étais volontaire dans cette guerre. Je l’ai rejoint à l’âge de 16 ans, et j’ai été gazé deux fois — j’ai survécu au gaz moutarde et à l’agent neurotoxique. En fait, un ami commun qu’on voit dans votre émission, Alastair Crooke — a écrit un livre il y a des années, intitulé Resistance and the Essence of the Islamist Revolution [La Résistance et l’essence de la révolution islamiste]. C’est un vieux livre, mais je pense qu’il n’existe pas beaucoup d’aussi bons ouvrages sur l’Iran en langue anglaise, et je conseille aux gens de le lire. Il y a un autre bon livre de Flynn Leverett intitulé Going to Tehran [En route pour Téhéran]. Mais pour aborder cette notion de résistance, je pense que le livre d’Alastair est assez utile.
Chris Hedges : Nous avons entendu Trump menacer de prendre l’île de Kharg. On ne sait jamais avec Trump — si c’est juste un songe nocturne, ou une chose que les Américains envisagent réellement — ce qui pourrait se produire. Parlez-moi de l’île de Kharg et de ce que cela signifierait. Je ne vois pas comment, logistiquement — je suppose qu’ils pourraient y acheminer des troupes par voie aérienne, mais pas par la mer, le détroit est trop étroit.
Mohammed Marandi : Ce serait difficile par voie maritime, mais ils ont déployé beaucoup de soldats et d’équipements pendant le cessez-le-feu au Koweït, aux Émirats, dans les autres pays du golfe Persique, et à Bahreïn. Ces trois pays notamment hébergent de nombreuses troupes terrestres dans des conditions difficiles, parce que c’est l’été dans le golfe Persique et dans la péninsule arabique, il fait très chaud et très humide. Donc je ne pense pas qu’ils vivent des conditions idéales. Mais s’ils attaquent, les Iraniens vont probablement les laisser prendre un peu de terrain et ensuite procéder aux frappes et aux contre-frappes avec des drones, des roquettes, et des missiles. En fait, pendant la guerre, en parlant à certains responsables militaires iraniens, je me suis rendu compte qu’ils voulaient que les États-Unis mènent une attaque terrestre — et je suppose qu’ils le veulent encore, parce qu’ils ont expliqué qu’en cas de tentative des États-Unis sur le continent ou les îles, ou plus profondément en Iran, nous pourrions les cibler comme au stand de tir.
Le plan iranien pour les États-Unis a été de toucher Trump et le gouvernement américain si douloureusement que dans six mois, un an, deux ans, trois ans, si quelqu’un dit “Allons attaquer l’Iran”, tout le monde dira “Non, non, surtout pas”. Ils veulent donc susciter une crainte telle que personne ne tente à nouveau d’attaquer l’Iran. Il faut aussi que les gens reconnaissent ces villes souterraines créées par les Iraniens, où sont stockés non seulement des missiles, des drones et des usines — mais aussi des systèmes de défense aérienne iraniens, la force aérienne iranienne, bref, toutes sortes de choses très efficacement protégées sous terre. Et ils développent ces installations depuis des décennies. Ils se préparent à une invasion américaine depuis trois décennies, et ça a marché. Mais ils se préparent aussi à une attaque terrestre depuis ces trois décennies — même un peu plus de trois décennies. Donc si les Américains ont été très surpris, et le monde l’a été — je l’ai bien saisi d’après mes interactions avec mes amis chinois, russes, mes amis à travers le monde — le monde a été sidéré par la façon dont l’Iran a géré la situation. Si les États-Unis attaquent, mènent une invasion terrestre, je suis à peu près certain que le choc sera violent pour eux. Ça se passera mal. Je ne pense personnellement pas que Trump prenne cette option. Mais Trump étant Trump et l’influence du lobby sioniste étant si puissante, rien n’est impossible.
Chris Hedges : Comment la guerre a-t-elle reconfiguré la région, le Moyen-Orient, en termes de rapports de force ?
Mohammed Marandi : Sans aucun doute, la position de l’Iran a été considérablement renforcée dans leurs négociations avec les Russes, avec les Chinois qui se sont dits très impressionnés. Ils ont été très surpris de la façon dont les Iraniens ont géré cette guerre. Et beaucoup de gens que je connais — des personnes influentes — pensaient que l’Iran allait plier pendant la guerre des douze jours [juin 2026], et puis l’Iran a bien sûr gagné cette guerre, mais quand les Américains sont revenus, ils ont à nouveau cru que l’Iran plierait en quelques jours, tout comme apparemment le gouvernement américain l’a pensé. Mais l’Iran a tenu. Et pas un seul instant ils n’ont jugé que les choses devenaient dangereuses. Il y a eu des dégâts, des morts, de la souffrance, mais le peuple a tenu. J’ai toujours pensé que l’Iran gagnerait la guerre, mais je ne croyais pas qu’il s’en sortirait si bien, que les Iraniens lambda opposeraient une telle résilience.
J’ai participé à un rassemblement à Téhéran où des missiles ont été tirés sur la foule et ont tué une femme, et j’ai posté des images. Quand le missile a frappé, les gens n’ont pas bougé — hommes, femmes, adolescents, anciens, ils étaient dans la rue en scandant “Dieu est plus grand” (Allahu Akbar). Et quand le missile a frappé — j’ai fait plusieurs tweets, parce que différentes personnes avaient des caméras — personne n’a bougé. Je n’ai jamais vu ça — je ne sais pas si une telle chose s’est jamais produite avant où que ce soit — mais c’était très impressionnant. Personne n’a couru, pas même une partie de la foule ne s’est dispersée. Ils ont tous continué à scander leurs slogans, et on a très bien pu voir où le missile a frappé, juste devant vous, à droite, dans la vidéo que j’ai postée. Donc j’étais très, très impressionné — parce que personnellement, je pense que la raison pour laquelle l’Iran a réussi dans la guerre est en partie liée à la stratégie militaire, qui sera certainement étudiée dans les décennies à venir dans les universités militaires. Mais c’est le peuple qui a maintenu la cohésion du pays. Ils ont tué toutes ces petites écolières et ensuite ils ont assassiné le Guide. Et nous n’avions pas de Guide pendant une semaine. En vertu de la Constitution, nous disposions d’un petit conseil de direction, mais ce n’était pas le Guide. Mais il y avait ce calme, et les gens sortaient dans les rues chaque nuit pendant ces journées dangereuses, où des missiles étaient tirés sans cesse, et chaque nuit ils étaient dans les rues pendant les jours les plus difficiles de la guerre, et c’est ce qui a maintenu le pays à flot. C’est le peuple qui a dirigé le pays jusqu’à ce que nous ayons un nouveau Guide, puis les choses se sont mieux organisées. Ce furent en tout cas des moments vraiment extraordinaires, surtout les premières semaines.
Chris Hedges : Vous vous souvenez aussi quand ils ont menacé de bombarder les infrastructures, les ponts — et vous avez vu des Iraniens entourer spontanément ces installations d’infrastructure vitales.
Mohammed Marandi : Mes propres étudiants m’ont contacté en me demandant ce qu’ils pouvaient faire, où ils devaient aller. Et vraiment je n’en savais rien. Jétais toujours occupé à parler aux médias, et souvent, quand on fait beaucoup d’interviews — du moins dans mon cas — j’en faisais tellement que j’en savais moins sur ce qui se passait que les gens ordinaires, parce que j’étais constamment en train de parler. Heureusement, mes étudiants, des jeunes de 18, 19 ans, me contactaient constamment les premiers jours. En fait, un certain nombre d’étudiants que je ne connaissais pas, qui avaient participé aux émeutes il y a quelques mois, m’ont contacté séparément — ils étaient tous de ma faculté, mais pas mes propres étudiants — et ils disaient essentiellement, nous avons fait une erreur, comment pouvons-nous nous racheter. Et je n’en avais aucune idée, je leur ai juste donné quelques idées — allez à, je ne sais pas, la société du Croissant-Rouge, ou à la mosquée locale — je leur ai juste donné des idées. Beaucoup d’étudiants demandaient : “Comment on peut aider, qu’est-ce qu’on peut faire”.
Chris Hedges : Disons que le protocole d’accord est signé — il y a tellement d’obstacles à tout type d’accord global de cessez-le-feu, et pas des moindres : la détermination d’Israël à le saboter. Comment pensez-vous que les choses vont évoluer ? Est-ce qu’on va juste voir, comme avec Gaza, comme au Liban, avec Israël — des frappes périodiques, ce genre de conflit de basse intensité, un conflit sans fin ?
Mohammed Marandi : Vous savez, les Iraniens ne vont pas permettre que le génocide se poursuive, et dans le cas du Liban, les Iraniens seront certainement très durs à la table des négociations comme pour la mise en œuvre de l’accord. Gaza est un problème parce que, malheureusement, tous les autres pays de la région ont trahi les Palestiniens. La Turquie et Erdogan, l’Égypte et Sissi, la Jordanie et Abdallah — tous, tous sont des traîtres. Je ne devrais peut-être pas dire ça, mais ils sont tous des traîtres. Et quand Trump a imposé ce pseudo cessez-le-feu, ils sont tous allés en Égypte et ont blanchi ses crimes, et ont apposé leur sceau approbateur sur ce cessez-le-feu injuste — extraordinairement injuste. Et depuis, les Israéliens ont dépassé la ligne jaune et ont tué presque un millier de personnes, et ils n’ont tous rien fait. Ils sont tous dans le camp américain. Et donc le problème avec Gaza, c’est que si les Iraniens disent “Faites ceci”, les Américains diront “Nous avons déjà un accord”. Donc les options de l’Iran à Gaza sont très limitées pour essayer de pousser les Américains à forcer les Israéliens à revenir à la ligne jaune. Mais ce que ces gouvernements ont fait en jouant le jeu en Égypte était horrible. Et ça a limité les options de l’Iran à la table de négociation concernant Gaza.
Mais dans le cas du Liban, les Israéliens doivent se retirer, car s’ils frappent le Liban, les Iraniens ont un levier : le détroit d’Ormuz et les moyens militaires d’imposer leur volonté. Je ne pense pas que les Iraniens permettront aux États-Unis de se comporter comme ils l’ont fait après la signature du JCPOA en 2015.
Chris Hedges : Et quel est l’impact sur le projet israélien du Grand Israël ?
Mohammed Marandi : Dans l’entretien entre Tucker Carlson et l’ambassadeur américain auprès du régime israélien, l’ambassadeur a dit que si les Israéliens envahissent toute la région, c’est acceptable — c’est ni plus ni moins la politique étrangère américaine dans notre région, une politique non officielle acceptée par l’Occident collectif. Ce qui est extraordinaire, c’est que l’Iran est le pays — avec le Yémen, les deux pays le moins affectés par un “Grand Israël”. Ce ne serait bien sûr pas une bonne nouvelle pour la sécurité nationale de quiconque dans la région. La Turquie, la Syrie, le Liban — où le président et le Premier ministre au Liban sont des pions des États-Unis — travaillent contre la Résistance. Ils tentent d’empêcher les réfugiés au Liban de quitter le sud. Ils essaient de les empêcher d’aller dans des quartiers d’autres communautés ou d’autres religions, sur l’insistance des ambassades occidentales à Beyrouth et des ONG occidentales, ainsi qu’avec le soutien des régimes arabes dans la région du golfe Persique. Donc ils essaient de coincer les partisans de la Résistance — majoritairement chiites, mais leurs partisans sont de diverses religions — et ne permettent à aucune aide d’entrer. Ils n’autoriseront pas l’Iran à envoyer des tentes, de la nourriture ou des couvertures, ni l’Irak. Ils veulent les humilier. Donc ils ferment la frontière avec la Syrie. Le gouvernement al-Qaïda là-bas a bloqué la frontière, de sorte que l’Iran ne peut pas introduire d’aide clandestinement. Le gouvernement à Beyrouth fait sa part, les Israéliens les pilonnent, mais le Hezbollah fait tout de même un travail extraordinaire. Mais les gouvernements du Liban, de la Syrie, de la Turquie, de Jordanie, d’Irak, d’ Arabie saoudite, ou encore d’Égypte — représentent des pays dont les territoires seront contrôlés par le régime israélien s’il est en mesure d’avancer.
Je ne pense pas qu’ils y arrivent. Netanyahu a échoué, et cette guerre avec l’Iran est un tournant important. La guerre entre Trump et l’Iran est un moment historique, et probablement l’événement le plus important des affaires mondiales des dernières décennies — quand le parrain des néoconservateurs (Robert Kagan, lire son article En Iran, Trump joue sa dernière carte : la capitulation) dit que c’est la plus grande défaite que les États-Unis aient jamais connue, cela montre sa réelle ampleur. Je ne crois pas que Netanyahu réussisse ’après ce revers. Je ne pense même pas le régime israélien capable, à terme, de survivre. Après le 7 octobre, les agissements du régime israélien ont ont fait d’Israël une nation paria, et ce qu’ils font aujourd’hui — les États-Unis, Trump et Netanyahu — contre l’Iran détruit l’économie mondiale, et les peuples du monde savent que les sionistes sont exclusivement responsables de cette catastrophe.
Et militairement parlant, même s’ils peuvent exterminer beaucoup, beaucoup de Palestiniens et de Libanais — hommes, femmes et enfants — ils finiront par échouer. Je crois que tout cela finira mal pour le régime israélien, inchAllah.
Chris Hedges : InchAllah. Merci, Mohammed Marandi.
Mohammed Marandi : Merci infiniment de m’avoir reçu.
Article original en anglais : Where Will the Coming Iran War Negotiations Lead? (w/ Mohammad Marandi) | The Chris Hedges Report, le 13 juin 2026.
Traduit par Spirit of Free Speech



























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