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Se lier avant les promesses: Ulysse, Elster et la rigueur démocratique

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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

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Le triomphe en salle de L’odyssée de Christopher Nolan remet une vieille scène au cœur de l’actualité. Ulysse fait boucher les oreilles de ses hommes avec de la cire, se fait ligoter au mât et leur ordonne de ne le détacher sous aucun prétexte — même s’il supplie, même s’il se débat. Le navire approche ; le chant des sirènes promet tout ce qu’un homme peut désirer. Ulysse tire sur ses liens. L’équipage, sourd, continue de ramer. C’est en réalité une théorie du pouvoir sur soi : on ne résiste pas au moment critique, on organise à l’avance les conditions de sa propre résistance.

C’est précisément ce que le philosophe norvégien Jon Elster appelle le préengagement. Dans Ulysses and the Sirens (1979), il montre qu’un agent rationnel limite volontairement ses choix futurs pour se protéger de ses propres renoncements à la rationalité. La liberté politique et individuelle ne consiste donc pas seulement à pouvoir choisir, mais à pouvoir se lier. Le préengagement revient ainsi à faire dialoguer deux versions de soi-même : celle qui décide dans le calme, et celle qui devra agir sous la pression du désir, de l’urgence ou de la tentation.

Cette idée mérite d’être prise au sérieux en démocratie. Trop souvent, les campagnes électorales ressemblent à des navires sans mât ballottés par toutes les vagues d’opinion : chaque revendication devient une promesse ; chaque urgence médiatique, une ligne de programme. On navigue à vue, attiré par des sirènes multiples — sociales, économiques, identitaires — jusqu’à en perdre toute direction.

Attentes

Nous demandons beaucoup aux partis politiques : des idées, des solutions, des engagements, des visions. Mais nous leur demandons rarement l’équivalent démocratique du mât d’Ulysse — une contrainte publique qui les obligerait à confronter leurs promesses aux ressources réellement disponibles.

C’est pourtant précisément ce qui manque le plus souvent aux campagnes électorales.

Chaque promesse prise isolément peut sembler raisonnable. Une meilleure offre en santé et en éducation ? Une bonne idée. Davantage de logements pour contrer l’itinérance ? Nécessaire. Un soutien accru aux familles ? Des mesures pour stimuler l’économie ? Essentielles. Une meilleure protection de l’environnement ? Urgente.

Le problème ne commence pas avec chacune de ces propositions : il commence lorsqu’on les additionne. Car gouverner, ce n’est pas seulement déterminer ce que l’on souhaite faire, c’est déterminer ce que l’on peut faire — dans quel ordre, à quel coût — et, surtout, ce à quoi l’on renonce pour financer le reste. Un parti qui refuse de le dire ne protège pas son électorat de mauvaises nouvelles : il retarde simplement le moment où elles se révéleront, une fois au pouvoir, sous une forme moins choisie.

Or, le débat électoral transforme trop facilement cette contrainte fondamentale en arrière-plan technique : on présente les engagements un à un, comme s’ils existaient indépendamment les uns des autres, sans jamais montrer comment ils s’additionnent. Ce qui manque, concrètement, c’est un cadre financier : un document qui expose, d’un seul tenant, les revenus attendus, les dépenses prévues et la façon dont chaque promesse s’y insère — non pas un détail comptable relégué en annexe, mais la pièce qui permet de vérifier si un programme, pris dans son ensemble, tient debout.

D’où une proposition simple mais radicale : exiger des partis qu’ils publient ce cadre le plus tôt possible dans la campagne — et non, comme c’est devenu l’habitude, au compte-goutte, en fin de course. Publié tôt, il change la nature du débat : les engagements cessent d’être jugés un à un pour être jugés ensemble, comme les pièces d’un même budget qui doit balancer.

Acrasie

On invoque souvent le désintérêt du public : étudier un cadre financier serait trop technique et trop aride pour retenir l’attention. Cet argument omet une chose : les organisations qui font autorité dans leur domaine — associations professionnelles, syndicats, groupes communautaires, chambres de commerce — sont de leur côté parfaitement outillées pour juger si les sommes qui leur sont consacrées répondent aux enjeux réels de leur secteur.

C’est précisément dans cet arbitrage, plus que dans le slogan qui l’accompagne, qu’on peut vraiment mesurer nos priorités collectives. Les citoyens n’ont d’ailleurs pas besoin de devenir économistes pour en comprendre les conséquences : ils ont surtout besoin de disposer de l’information qui permet à ceux qui possèdent cette expertise de faire le travail d’analyse.

Car sans contrainte explicite, la promesse est sans coût et donc sans vérité. Seule une contrainte publique, observable et vérifiable transforme une intention en engagement crédible, insiste Elster. Sinon, le programme électoral n’est qu’un récit détaché des moyens : un ministère sans ressources devient symbolique, une promesse non financée devient une opération de communication.

Cette logique produit ce qu’Elster appelle l’acrasie (akrasia) : savoir ce qu’il faudrait faire, mais agir autrement. Les revendications qui assaillent un parti en campagne ne sont pas mensongères — elles sont réelles, mais accumulées sans arbitrage, jusqu’à ce qu’une pure logique de réaction dicte la route du navire. Le parti sait qu’il ne peut pas tout promettre ; il promet malgré tout, parce que le mât manque.

Les mécanismes de préengagement les plus efficaces, observe Elster, sont institutionnels et collectifs : constitutions, banques centrales, règles fiscales. Leur force tient au fait que la contrainte est visible, partagée et contrôlable. Un cadre financier publié en amont jouerait un rôle analogue : il sortirait du parti pour entrer dans l’espace public, où journalistes, opposants et citoyens pourraient s’y référer, le contester, s’en servir comme boussole commune.

Arbitrages

L’exemple de la banque centrale, cher à Elster, est particulièrement parlant. Une banque centrale indépendante existe précisément parce qu’un gouvernement laissé à lui-même serait tenté de stimuler l’économie à coups de création monétaire avant chaque élection — au prix d’une inflation qu’il ferait payer à ses successeurs.

En retirant cette option de ses propres mains, l’État ne s’affaiblit pas : il se protège de sa version la plus court-termiste. Un cadre financier électoral joue un rôle apparenté, à plus petite échelle : il retire aux partis la possibilité d’improviser leurs chiffres sous la pression du dernier sondage.

Ce cadre obligerait à rendre explicites les arbitrages : voici ce que nous finançons, voici ce que nous abandonnons, voici comment nous hiérarchisons des objectifs parfois incompatibles — finances publiques saines, services renforcés, prospérité, équité, protection des plus vulnérables. Un programme électoral ne devrait pas être seulement une liste de bonnes intentions. Il devrait être une architecture de choix.

Sans ce cadre, chaque camp reste livré aux sirènes. Celles-ci n’ont rien à arbitrer — elles peuvent seulement attirer — et promettent sans jamais porter la responsabilité du cap. Le résultat est connu : des programmes qui se dilatent comme des voiles trop larges, jusqu’à faire vaciller leur propre cohérence.

Cette exigence rejaillit aussi sur l’électorat, et c’est peut-être son effet le plus sous-estimé. En prenant connaissance dès le départ de ce que les finances publiques permettent réellement, les citoyens sont mieux outillés pour juger un programme sur des bases concrètes plutôt que sur des attentes gonflées.

C’est dans cette compréhension réelle de ce que peut — et ne peut pas — l’État que se construit une attente raisonnable. Et c’est précisément cette responsabilisation mutuelle des partis et de l’électorat qui finit par désamorcer le cynisme attaché aux promesses non tenues : on ne se sent pas trahi par ce qu’on savait hors de portée dès le départ. Elster note d’ailleurs que la crédibilité d’un engagement se mesure autant à la vigilance de celui qui le reçoit qu’à la rigueur de celui qui le prend : un électorat mieux informé devient lui aussi un gardien du mât.

Clarté

Reste à nommer le courage que cela exige. Dévoiler tôt son cadre, c’est accepter d’être exposé : offrir une cible, rendre visibles ses hypothèses, donner prise à la critique. Le silence est plus confortable que la clarté. Pourtant, ce sont précisément les partis qui acceptent cette vulnérabilité qui méritent le plus de respect — parce qu’ils choisissent la rigueur plutôt que la facilité, et la confiance envers l’électeur plutôt que l’ambiguïté stratégique. Elster le rappelle : une promesse n’est crédible que si son coût est visible avant, et non découvert après coup.

Et si ce courage revient aux partis, une forme d’acceptation nous revient collectivement. Nous devons accepter le fait qu’un choix politique est toujours aussi un renoncement. Nous devons accepter qu’un gouvernement ne puisse pas financer toutes les priorités avec la même intensité. Nous devons accepter que la responsabilité politique commence précisément là où les promesses rencontrent leurs limites.

C’est là, au fond, la leçon la plus simple d’Elster : la liberté véritable ne se mesure pas à l’absence de limites, mais à la lucidité avec laquelle on les choisit.

Dans Ulysses Unbound (2002), Elster affine sa thèse : les meilleures contraintes ne sont pas subies, mais choisies, parce qu’elles nous permettent d’atteindre nos objectifs réels. Le cadre financier n’est pas un carcan, c’est ce qui permet de tenir une trajectoire.

Elster lui-même reconnaît la limite de cette approche : une contrainte trop rigide peut devenir irrationnelle si les circonstances changent — le marin qui reste attaché au mât alors que le navire coule ne fait pas preuve de sagesse mais d’entêtement. Un cadre financier électoral n’a pas cette rigidité : rien n’empêche de l’adapter en cours de mandat si la conjoncture l’exige. Ce qu’il empêche, c’est de ne jamais l’avoir énoncé — de gouverner sans avoir d’abord dit publiquement ce que l’on comptait faire et à quel prix.

Le mât n’humilie pas Ulysse. Il rend possible ce que la simple volonté ne suffit pas à garantir : entendre les sirènes sans sombrer — et arriver enfin à destination. Ce que le Québec vit cette année, toute démocratie le vit à chaque cycle électoral : si les salles combles redécouvrent ce mythe, les partis auraient tout intérêt à en retenir la leçon avant chaque campagne.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à [email protected].

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