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À la fin des années 1990, Gary Winnick incarnait le rêve californien dans ce qu'il avait de plus extravagant. Ce financier venu de Long Island finançait le zoo de Los Angeles à coups de millions, recevait Bill Clinton et s'apprêtait à acheter «la maison la plus chère du pays». Fondateur de Global Crossing, société qui promettait de recouvrir le globe de câbles en fibre optique, il affichait une fortune estimée à 6,2 milliards de dollars (5,3 milliards d'euros) et était classé par le Los Angeles Business Journal comme l'homme le plus riche de la ville.
Sa réussite paraissait si démesurée que, comme l'écrivait le Los Angeles Times en 1999, «il est tellement riche que sa fidèle gouvernante, à qui il a donné des actions d'une société qu'il lançait, est aujourd'hui millionnaire elle aussi. Elle est sur le point d'avoir sa propre gouvernante.» Depuis sa mort, à 76 ans, en 2023, le portrait parfait s'est fissuré. Derrière l'alignement de trophées –un domaine mythique à Bel-Air baptisé Casa Encantada, une maison sur la plage à Malibu (Californie), un pied-à-terre new-yorkais au Sherry-Netherland, une collection d'art digne des plus grands musées– se cachait une vérité beaucoup moins glamour: Gary Winnick manquait cruellement de liquidités et croulait sous les dettes. Le Wall Street Journal en dresse un portrait fascinant.
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Sa veuve de 79 ans, Karen Winnick, se bat désormais pour conserver les maisons, les œuvres et même les bijoux du couple, tous engagés en garantie d'un prêt colossal. «Comment cela n'a pas été mieux géré est totalement au-delà de moi», s'étonne Lori Hyland, figure de l'immobilier de luxe à Los Angeles, dont le mari, Jeff Hyland, fut longtemps proche de Gary Winnick.
L'histoire de Gary Winnick illustre une réalité contemporaine dérangeante: au sommet de la pyramide sociale, la richesse est souvent un mirage. Les patrimoines ont beau se chiffrer en milliards sur le papier, ils ne sont souvent que des promesses de valorisations futures. Suffisant pour servir de gage pour emprunter et financer un train de vie hors norme, mais risqué. Tant que les taux restent bas, que les marchés montent et que la confiance tient, le système fonctionne. Mais dès que la dynamique s'inverse, l'écart entre la richesse affichée et l'argent disponible peut être vertigineux.
Faste life
Quand il fonde Global Crossing en 1997, Gary Winnick applique une idée simple et visionnaire: à mesure que l'internet se généralise, ceux qui en posséderont les artères –les câbles sous-marins– contrôleront le futur des communications. Un premier câble transatlantique entre les États-Unis et le Royaume-Uni se transforme rapidement en projet de réseau mondial. «Il y avait ces grandes entreprises télécoms qui se négociaient à des valorisations absurdes. C'était rapide, furieux. Le battage était hors norme», se souvient Romeo A. Reyes, alors analyste chez Jefferies. Entre 1999 et 2001, Gary Winnick encaisse près de 730 millions de dollars (620 millions d'euros environ) en cessions d'actions.
L'argent est rapidement investi dans la pierre, les bois précieux et les toiles de maîtres. En 1988, lors d'une levée de fonds pour George H. W. Bush, Gary Winnick découvre Casa Encantada, gigantesque domaine de Bel-Air sur 8,5 hectares, avec une maison d'environ 3.700 m² dominant le Bel-Air Country Club. La propriété, construite dans les années 1930 et à l'époque détenue par le milliardaire David Murdock, lui rappelle les demeures de la Gold Coast de Long Island qui le fascinaient enfant. En 2000, au sommet de sa gloire, Gary et Karen rachètent le domaine pour 94 millions de dollars (80 millions d'euros environ), un record absolu pour une maison aux États-Unis. Ils y engloutissent ensuite des dizaines de millions en rénovation, guidés par l'architecte star Peter Marino, faisant venir des plâtriers du Bellagio de Las Vegas et des artisans parisiens pour s'occuper des murs de la salle à manger.
Ce train de vie fastueux, fait de réceptions et de dépenses extravagantes, se chiffre en millions de dollars chaque année. Pourtant, 2002 marque la faillite pour Global Crossing, l'une des grosses implosions de la bulle internet. Des dizaines de milliards de capitalisation disparaissent, ce qui vaut à Gary Winnick des procès d'actionnaires qu'il soldera pour 55 millions de dollars (47 millions d'euros environ). Le style de vie du couple ne semble néanmoins pas infléchir d'un pouce.
Maison désenchantée
Gary Winnick se réinvente en investisseur en série dans la tech et les médias. Il prend la tête un temps de T+Ink, start-up d'«encre intelligente», s'implique dans MD Insider, qui ambitionne de classer les médecins grâce au big data. Mais les deals se compliquent, les litiges s'accumulent, et les frais d'avocats explosent. En 2016, il injecte 4 millions de dollars (3,4 millions d'euros environ) dans Qello, une plateforme de concerts en streaming censée conquérir l'Asie. L'aventure finit pourtant en faillite en 2020… et en contentieux avec des investisseurs affirmant avoir été trompés. Dans le même temps, sa société WCO Spectrum est poursuivie par T-Mobile, qui l'accuse en 2023 d'avoir mis sur pied un «stratagème criminel national» autour du rachat de licences de fréquences détenues par des écoles.
À court de cash, Gary Winnick se tourne en 2020 vers un vieil ami, Richard Ressler, cofondateur du groupe immobilier CIM. Il obtient une ligne de crédit renouvelable de 100 millions de dollars (85 millions d'euros environ), dont 60 millions servent à rembourser un prêt existant auprès de HSBC; le reste doit financer ses affaires. La garantie est lourde: Casa Encantada, la maison de Malibu (au nom de leurs trois fils), des œuvres d'art, des bijoux. En 2023, alors que les frais de justice se multiplient, la dette auprès de CIM enfle. En juin, Casa Encantada est mise en vente à 250 millions de dollars (212 millions d'euros environ), un prix stratosphérique qui doit l'aider à se refaire.
Les dettes volent en escadrille
Le 3 novembre 2023, Gary Winnick meurt soudainement. Ce n'est qu'à ce moment-là que Karen découvre l'ampleur des dégâts. Dans des documents judiciaires, cette autrice et illustratrice de livres pour enfants explique: «Gary gérait nos finances domestiques. J'ignorais que, dans les années précédant sa mort, il faisait face à des demandes financières importantes. Je ne savais pas, jusqu'à ce qu'il décède, que nous étions surendettés et que Gary avait besoin d'argent pour rembourser des dettes et maintenir son mode de vie.»
Elle découvre que même son alliance a été donnée en garantie dans le cadre d'un prêt. En 2024, le cabinet Winston & Strawn la poursuit pour quelque 314.000 dollars (267.000 euros environ) d'honoraires impayés. Les Winnick cessent de rembourser CIM; la dette atteint désormais 155 millions de dollars (132 millions d'euros environ). Le 26 septembre, CIM notifie la saisie de Casa Encantada et de la maison de Malibu et programme une vente aux enchères.
Face à la perspective de perdre à la fois son foyer, ses souvenirs familiaux et l'essentiel de son patrimoine, Karen Winnick contre-attaque devant les tribunaux. Elle accuse CIM d'avoir mis en place un «loan-to-own scheme», un prêt pensé pour aboutir à la mainmise sur les actifs, qui la laisserait «effectivement démunie». Elle affirme que Ressler, milliardaire et ami de longue date de son mari, aurait «profité» de lui. CIM qualifie ces accusations de «fantaisistes» et souligne que Karen a continué, après la mort de Gary, à tirer des avances sur la ligne de crédit.
Le 17 décembre 2025, le dernier acte d'une descente aux enfers se joue à Pomona, à une cinquantaine de kilomètres de Los Angeles. C'est là que devait se tenir la vente aux enchères des deux propriétés les plus extravagantes du couple désargenté. Casa Encantada et la maison de Malibu ne seront finalement jamais annoncées par la commissaire-priseuse: à la dernière minute, l'avocat de Karen a obtenu un sursis d'urgence, le temps qu'un juge d'appel examine une nouvelle fois le dossier.





























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