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Voici l’histoire de deux pays qui vivent en paix depuis plus de deux siècles malgré une asymétrie de puissance unique au monde. Ces deux pays, ce sont les États-Unis, première superpuissance de l’Histoire, et le Canada, petit pays au vu de la force de son voisin. Cette absence de conflits violents entre les deux États est un véritable phénomène en relations internationales. Elle est le résultat d’une relation exceptionnelle entre militaires et civils des deux peuples, relation que menacent aujourd’hui les politiques du gouvernement Trump.
Il y a une dizaine de jours, Washington a décidé de réévaluer comment la Commission permanente mixte canado-américaine de défense bénéficie à la défense commune de l’Amérique du Nord. Cette commission a été créée en 1940 par le président Franklin Delano Roosevelt et le premier ministre William Lyon Mackenzie King. Elle réunit militaires et civils américains et canadiens dans un forum d’échanges sur des questions relatives à la sécurité et aux menaces. Elle n’est pas le seul conduit de communication entre les deux pays sur ces sujets et sa disparition éventuelle n’entraînerait aucune conséquence sur les relations militaires opérationnelles.
La Commission est maintenant la dernière victime de la guerre que Donald Trump mène contre les institutions fondées par ce qu’il appelle les « vieilles élites libérales », qu’il tient pour responsables de la faiblesse des États-Unis et qui auraient ainsi permis à des pays comme le Canada de profiter de la « bonté » américaine depuis 1945.
Il y a un brin de vérité dans cette complainte américaine, qui date de bien avant l’arrivée au pouvoir de Trump : le Canada et plusieurs pays européens ont longtemps rechigné à partager équitablement le fardeau de la défense de l’espace atlantique. Mais les Américains oublient un peu rapidement qu’ils ont largement profité de leurs alliés en matière de marchés économiques, d’achats de matériel militaire, d’appuis diplomatiques et militaires.
En vérité, le président s’attaque à des institutions qui imposent aux États-Unis des contraintes dans leur volonté d’agir selon leur bon vouloir. Washington s’est ainsi retiré de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de l’UNESCO, des Accords de Paris sur les changements climatiques et de dizaines d’organisations internationales, tout en démantelant ce qui a fait le soft power de l’Amérique, comme l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) et l’Institut pour la paix, entre autres.
Pourtant, les institutions génèrent des bénéfices pour tous. Elles sont des lieux de socialisation où les intérêts de chacun sont discutés et pris en considération. Elles permettent aux participants de se familiariser avec les courants de pensée et de peser sur les orientations des politiques. Un député canadien et ancien coprésident de la Commission, John McKay, ne dit pas autre chose lorsqu’il souligne avoir mieux compris le raisonnement des Américains grâce à ses conversations au sein de la Commission. « Comme il s’agissait d’un lieu et d’un niveau de confidentialité extrême, on a eu accès à des informations cruciales, ce qui est rare de nos jours », dit-il.
Un expert canadien, Stéphane Roussel, professeur à l’École nationale d’administration publique, a fait de la relation militaire pacifique entre les États-Unis et le Canada l’objet de sa thèse de doctorat publiée en 2004 sous le titre de The North American Democratic Peace. Il a cherché à comprendre les mécanismes profonds du succès de cette relation bicentenaire. Il a démontré que le caractère paisible de la cohabitation canado-américaine reposait sur la volonté des deux gouvernements à appliquer dans leurs relations politiques et militaires « les normes et les règles qu’ils utilisent au niveau national, comme bannir le recours à la violence et établir une représentation égale », peut-on lire dans le descriptif du livre.
Dès lors, M. Roussel décrit comment les valeurs et les normes démocratiques libérales partagées par les deux États ont façonné l’évolution des pratiques et des institutions canado-américaines dans le domaine de la sécurité. La Commission en est un bon exemple. Ses réunions ont permis de créer et de solidifier une communauté de pensée afin d’aplanir les différends entre les deux pays sans pour autant éviter les profondes divergences, comme dans le cas de la guerre illégale des États-Unis contre l’Irak en 2003, à laquelle le Canada a refusé de participer.
Pour Donald Trump, tout cela montre bien que les États-Unis se laissent abuser, les membres américains de la Commission, sans doute imbus de valeurs « libérales », n’ayant pas été assez fermes envers le Canada sur la question des dépenses militaires.
Les choses ont changé avec Mark Carney, et le Canada a pris conscience de ses responsabilités en lançant un programme de réarmement. Les Américains auront les commandes canadiennes, puisque c’est la seule chose qui les intéresse. Mais en suspendant leur participation à la Commission, les Américains vont se priver de quelque chose de précieux : une institution en mesure de réguler les passions et les intérêts de deux pays en paix depuis plus de deux siècles.


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