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« Ces jours-ci, je pense que je retourne dans la lumière », nous dit Calamine avec son plus grand sourire en parlant peut-être du printemps pointant son nez en cet avant-midi ensoleillé, mais avant tout de son nouvel album Rétrograde, un titre à prendre au sens propre et astrologique sur lequel, pour la première fois, elle a tout écrit, composé et réalisé. Retourner à la lumière en cette nouvelle ère d’obscurantisme ? On se demande comment elle fait. « Question de survie », réplique-t-elle.
« Tu te souviens, la dernière fois, je te disais que j’avais trouvé ça dur de faire mon album ? » C’était il y a presque deux ans, à la parution de Décroissance personnelle, où, entre deux chansons frondeuses et rigolotes, la rappeuse abordait de front le féminicide, la haine des internautes à son endroit, la crise du logement. C’était il y a deux ans et — comment dire ? —, le monde tourne encore plus mal qu’alors. Retourner à la lumière ? « J’ai envie de lancer dans le monde des affaires qui vont nous garder dans la lumière, parce qu’en ce moment, c’est trop, too much, pour tout le monde. »
Ça commence par soi. Après l’intro, dans le texte d’Astéroïde, couché sur un beat façon G-funk, servi avec son coulis de synthétiseurs, Calamine rappe : « J’veux rester focus sur les belles choses / Comme le monde qui viennent / Pour me faire un câlin après l’show ». Et plus loin, avec cette pointe d’humour irrévérencieux qui caractérise son style : « Y’a des haters sur le net / Qui font de l’esbroufe / J’ai d’autre chose à faire que ruminer / Même si les lez broutent ».
« Je fais de la musique au quotidien, explique Calamine. Par nécessité, parce que c’est ce qui me garde saine. Je n’ai pas envie de toujours gratter des bobos, j’ai envie de prendre des enjeux politiques, ces sujets qui nous rendent cyniques, et trouver une manière de les mettre en contexte pour dire quelque chose de constructif qui nous tire vers le haut. »
L’équilibre
Dans l’ensemble, Rétrograde est effectivement moins sombre que pouvait l’être Déroissance personnelle, bien que les sujets graves abondent : « Certaines chansons ont des thèmes joyeux, mais d’autres sont assez dark, comme Chambre d’écho, Poly » faisant référence au féminicide du 6 décembre 1989, « même Miss Personnalité. « Ça brasse. Ça a été un travail de bien placer les chansons dans le bon ordre sur l’album. Je me dis toujours : est-on capable de peser sur play pour commencer l’album et se rendre jusqu’à la fin sans subir un choc qui brise l’ambiance ? Il faut amener tranquillement l’auditeur dans ton univers sans le brusquer, et je pense que j’ai réussi sur cet album. »
Les sujets sont variés, l’inspiration ne se tarit pas, heureusement ou malheureusement, avance la rappeuse : « Chaque nouvelle journée nous fournit une bonne raison de nous indigner. Quand on me demande où je trouve mon inspiration, je réponds que je ne la cherche pas, elle me tombe dessus. » Les enjeux sociaux étaient au cœur du précédent album, et Rétrograde donne du grain politique à moudre, du conflit israélo-palestinien aux assauts répétés de la droite contre les minorités de genres.
« Sur mon dernier album, je n’ai pas beaucoup rappé à propos de la communauté queer. Là, je me dis qu’on doit se réapproprier notre voix et notre subjectivité, il faut parler de cette cause avec un autre regard. Si je peux, je veux bien être l’exemple d’une personne située sur le spectre de la non-binarité que les gens peuvent écouter parce qu’il n’y a pas énormément de personnes trans ou non binaires visibles [dans le paysage médiatique]. Faut se réapproprier cet espace. »
L’autonomie
« As-tu entendu le nouvel album de KNLO avec DJ Manifest [Le cash vaut rien, paru le 6 mars dernier] ? C’est malade — on revient aux sonorités des années 1980, ces sonorités, un peu G-funk, un peu disco aussi. Je suis là-dedans aussi sur mon album », s’emballe Calamine, aux commandes de toute la production musicale de Rétrograde — son complice depuis les débuts, Kèthe Magané, n’ayant cette fois touché qu’au mix et au matriçage.
Ça a valeur de symbole, « de sentir que je suis en plein contrôle et que je ne dépends de personne — je ne dis pas ça pour enlever quoi que ce soit à Magané, c’est tellement un bon collaborateur qui n’a jamais pris le contrôle de mes projets, il est toujours à l’écoute. Musicalement, on aime les mêmes affaires, alors nécessairement, j’ai envie de faire le même genre de beats qu’il fait. L’album est dans la continuité des précédents, parce qu’on a les mêmes influences, mais ça me fait plaisir qu’il soit à 100 % réfléchi, intentionnel. Partir d’un texte, d’une mélodie, et composer le bon rythme qui donne la vibe à la chanson ».
Ainsi, la conception de Décroissance personnelle avait été « super dure », répète la rappeuse. « Ça avait commencé dans la noirceur, j’ai douté de mon travail tout le long. Avec Rétrograde, c’était smooth : je me suis mise sur les rails et ça a roulé tout le long. Il était le fun à faire et je pense que ça s’entend. J’avais le plein contrôle sur l’écriture, la production, les petits détails » et les belles collaborations, avec les rappeuses et chanteuses Soraï (sur No Drama) et Kelzk, qui ajoute une touche afrobeat aux grooves G-funk et boom-bap chéris par Calamine. « J’arrive au lancement la tête reposée, pas stressée. »
Avec l’espoir que ce disque, possiblement le plus abouti de sa discographie, puisse rejoindre un nouveau public — qu’il partage, ou non, ses réflexions engagées, de gauche, féministes et militantes.
« Sérieusement, y a vraiment beaucoup de gars qui m’écrivent : “Allô, je suis un gars, cis, hétéro” — ils s’excusent presque d’être comme ça ! —, “mais j’aime vraiment ta musique.” Je pense que la porte d’entrée vers mon travail pour ces gars-là est simplement d’aimer le hip-hop. Ils reconnaissent que les beats sont nice et que je rappe bien, même si ma rhétorique est queer et féministe… Et mes punch lines ! Tu peux ne pas être d’accord avec ce que je dis, mais elles sont drôles, quand même ! C’est plein d’hétéros dans mes shows, ils n’ont pas besoin d’être d’accord avec tout ce que je dis. »


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