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Les cas de syphilis explosent au Québec et au Canada. Pour expliquer le phénomène, les autorités sanitaires évoquent volontiers le relâchement dans l’utilisation du préservatif, les applications de rencontres, un meilleur dépistage ou encore un manque de sensibilisation.
Toutes ces explications peuvent avoir leur part de vérité. Mais il en manque étrangement une dans le débat public : l’immigration massive en provenance de régions du monde où certaines infections transmissibles sexuellement sont beaucoup plus répandues.
Les données publiques québécoises ne permettent pas encore de mesurer précisément l’importance de ce facteur. Les chiffres disponibles rendent néanmoins la piste suffisamment sérieuse pour qu’elle mérite d’être examinée ouvertement.
Jusqu’à quinze fois plus de syphilis dans certaines régions du monde
Les différences internationales sont considérables.
Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé pour 2020, la prévalence de la syphilis chez les adultes de 15 à 49 ans était d’environ 1,7 % dans la région africaine, contre seulement 0,11 % dans la région européenne.
Elle atteignait également environ 0,62 % dans la région de la Méditerranée orientale et 0,32 % dans le Pacifique occidental, tandis qu’elle était beaucoup plus faible en Asie du Sud-Est, autour de 0,13 %.
Ces écarts ont nécessairement leur importance lorsqu’un pays modifie rapidement la composition de sa population par l’immigration. Lorsqu’un grand nombre de personnes arrivent de régions où une infection est plusieurs fois, voire plus de dix fois plus fréquente, la question de l’effet sur l’épidémiologie du pays d’accueil s’impose d’elle-même, particulièrement lorsqu’une maladie peut demeurer longtemps asymptomatique.
Le gouvernement fédéral en tient d’ailleurs déjà compte.
Dans son guide destiné aux médecins responsables des examens médicaux d’immigration, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada souligne que la syphilis est significativement prévalente dans plusieurs régions du monde et demande une attention particulière pour les personnes provenant de régions à forte prévalence.
Le dépistage de la syphilis est ainsi obligatoire à partir de 15 ans chez les personnes soumises à l’examen médical d’immigration.
Le gouvernement fédéral reconnaît donc déjà que la provenance géographique constitue une donnée pertinente dans la prévention de l’introduction et de la propagation de cette infection.
Pendant ce temps, le profil de l’épidémie change au Québec
Le dernier portrait des infections transmissibles sexuellement et par le sang de l’Institut national de santé publique du Québec confirme une transformation importante de l’épidémie.
Après avoir été largement concentrée à Montréal et dans certaines populations, la syphilis infectieuse gagne désormais la plupart des régions du Québec et touche de plus en plus la population hétérosexuelle, avec une hausse particulièrement importante chez les femmes.
La même transformation est visible à l’échelle canadienne.
Selon l’Agence de la santé publique du Canada, entre 2018 et 2023, le taux déclaré de syphilis infectieuse a augmenté de 204 % chez les femmes, contre 43 % chez les hommes.
Les données nationales de surveillance montrent également une augmentation de 177 % chez les personnes qui ne sont pas des hommes gais, bisexuels et autres hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, contre seulement 2 % chez ces derniers entre 2018 et 2023.
L’épidémie change donc clairement de visage.
Ce bouleversement survient au même moment où le Canada connaît une transformation démographique extrêmement rapide alimentée presque entièrement par la migration internationale.
Selon Statistique Canada, le pays a accueilli 483 591 immigrants permanents en 2024, le nombre annuel le plus élevé depuis le début de la série comparable en 1972. Au 1er janvier 2025, plus de trois millions de résidents non permanents vivaient également au pays.
La migration internationale représentait à elle seule 97,3 % de la croissance démographique canadienne en 2024.
D’un côté, le Canada accueille à un rythme historique des populations provenant de toutes les régions du monde, dont certaines où la syphilis demeure beaucoup plus répandue. De l’autre, une maladie autrefois davantage concentrée dans certains réseaux se diffuse rapidement dans la population générale.
Le rapprochement mérite au minimum d’être étudié.
Une variable presque absente du discours public
À Thunder Bay, une responsable de la santé publique citée par Radio-Canada attribuait récemment une bonne partie du problème à un manque de sensibilisation. Certaines personnes considéreraient encore la syphilis comme une maladie du passé.
En Europe, les explications avancées portent notamment sur la diminution de l’utilisation du préservatif, les applications de rencontres ou l’amélioration des techniques de dépistage.
Ces phénomènes existent certainement. Ils ne devraient toutefois pas évacuer une transformation démographique d’une ampleur exceptionnelle.
L’arrivée de centaines de milliers de personnes par année ne change pas seulement le nombre d’habitants d’un pays. Elle modifie nécessairement son portrait démographique et, dans une certaine mesure, son portrait sanitaire.
Les autorités québécoises le reconnaissent d’ailleurs très clairement pour d’autres infections.
Dans son portrait québécois des ITSS, l’INSPQ constate ainsi que l’augmentation récente des premiers diagnostics de VIH concerne principalement les personnes nouvellement arrivées au Canada, tandis que les diagnostics ont diminué chez les personnes nées au pays ou établies depuis plus longtemps.
Le phénomène migratoire peut donc avoir une influence suffisamment importante sur l’évolution d’une infection pour apparaître directement dans les statistiques québécoises.
Pour la syphilis, cependant, les données publiques ne fournissent pas une ventilation aussi détaillée selon le pays de naissance, l’année d’arrivée au Canada et le lieu probable d’acquisition de l’infection.
Il manque ainsi des renseignements essentiels pour mesurer correctement le phénomène : la proportion des personnes infectées nées à l’étranger, leur date d’arrivée, leur région d’origine, ainsi que la proportion des infections contractées avant ou après leur arrivée au Québec.
Ces statistiques permettraient de confirmer ou d’infirmer directement l’importance du facteur migratoire.
Il faut davantage de franchise
Reconnaître qu’une immigration importante provenant de régions où certaines maladies sont beaucoup plus présentes peut modifier le portrait épidémiologique du Québec n’a rien d’extraordinaire.
C’est précisément le principe sur lequel reposent une partie des examens médicaux imposés par Ottawa aux candidats à l’immigration.
Une population n’est pas seulement un nombre d’habitants. Chaque vague migratoire possède une structure d’âge, des conditions sanitaires et un historique épidémiologique propres aux régions dont elle provient.
Dans le contexte d’une augmentation sans précédent de l’immigration au Canada, il serait pour le moins surprenant que ces facteurs n’aient aucun effet sur l’évolution de certaines maladies infectieuses.
Les statistiques disponibles ne permettent pas encore de déterminer quelle proportion de l’explosion récente de la syphilis peut être attribuée à l’immigration.
Elles permettent cependant de constater trois choses : certaines des régions d’origine des nouveaux arrivants connaissent une prévalence de la syphilis plusieurs fois supérieure à celle observée en Occident; le Canada connaît simultanément une hausse historique de sa population issue de la migration internationale; et l’épidémie de syphilis se transforme rapidement en touchant de nouveaux segments de la population.
Plutôt que de limiter les explications au préservatif, aux applications de rencontres ou au manque de sensibilisation, les autorités sanitaires devraient donc publier les données permettant d’établir clairement la contribution de l’immigration à cette flambée.
En matière de santé publique, la franchise devrait elle aussi faire partie de la prévention.


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