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REPORTAGE – Pourquoi les policiers d'Annemasse courent après les dealers et rien ne change

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Fusillade meurtrière au Perrier, note de la rédaction


Dimanche 6 septembre 2026 au soir, place du Jumelage dans le quartier du Perrier à Annemasse, un homme de 25 ans a été pris pour cible par un individu en cagoule, armé d’un fusil d’assaut. Une quinzaine de balles ont été tirées. Le jeune homme, qui travaillait à côté, est mort à l’hôpital. On ignore encore le contexte du meurtre, mais le mode opératoire évoque évidemment les réglements de comptes liés au narcotrafic.


Afin d’éclairer la situation, nous publions dès maintenant cet épisode de l’Exploration, dans lequel Matteo et Niels suivent la police pour une patrouille nocturne autour des différents points de deal d’Annemasse et des communes environnantes. Il permet de comprendre pourquoi en l’état des moyens et du niveau de coopération transfrontalière, lutter contre le trafic de drogue revient à pousser le rocher de Sisyphe.


Une voix remonte en grésillant dans la radio. «Demande renfort… CIO.» William enclenche la sirène et met le pied au plancher. La voiture de police bondit sur l’avenue de l’Europe, dépassant deux camions et laissant le casino dans le rétroviseur. Le gyrophare bleu illumine l’asphalte mouillé par la pluie battante. Le véhicule s’enfonce dans la nuit en direction du quartier du Perrier, à Annemasse.

À la radio, la voix halète, inaudible. «C’est Flo qui court mais je ne sais pas où est-ce qu’il est», lance William à Jean-Luc, son supérieur, qui reste impassible sur le siège passager. Le bolide accélère de plus belle. À chaque virage serré, je suis projeté contre la vitre du véhicule comme un paquet de linge sale dans une lessiveuse.

20250102-17h50-NAF11459.jpg Tournée avec la police. Florine et Florent vont patrouiller dans le quartier du Perrier et sur différents points de deal. Annemasse, 2 janvier 2025. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

Qu’est-ce que je fous là, dans une voiture de police, en plein quartier sensible d’Annemasse, par une fin d’après-midi glaciale de janvier 2025? Eh bien exactement ce que vous pensez: je suis «embedded» pour suivre une patrouille. C’est que Heidi.news me paie, voyez-vous, et si l’on veut des courses-poursuites dans cette Exploration, il faut bien que je me frotte au crime et à ceux qui le pourchassent.

Notre voiture de police, d’ailleurs, vient de s’arrêter en pilant, juste devant l’entrée d’une grande surface. William claque la portière et se précipite vers ses collègues, déjà en poursuite à travers les rayons du supermarché. Jean-Luc assure les arrières. Lampe au poing, encore haletant, Florent surgit entre les caisses enregistreuses, écartant les clients, avant de s’enfoncer en face dans la boulangerie. Il pousse la porte du fond, éclaire le débarras.

«Quelqu’un est passé par ici?», demande le policier au vendeur, qui fait non de la tête. Florent répète l’opération à la cantonade dans les arcades voisines. Pharmacie, charcuterie, épicerie, partout le policier est accueilli par les mêmes haussements d’épaules, parfois agrémentés d’une moue d’excuse. Personne n’a vu par où a fui le dealer. En tout cas, personne n’a rien à dire à la police. Comme d’habitude.

20250102-18h10-NAF11571.jpg A la recherche d'un homme ayant détalé, quartier de Perrier, Annemasse, 2 janvier 2025. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

Où les dealers ne fuient pas

«J’étais à ça!», s’agace Florent, cheveux en brosse et carrure sportive. Il n’est même pas essoufflé par la cavale qu’il vient d’entreprendre depuis le point de deal du CIO, le centre d’information et d’orientation d’Annemasse, en bas des tours, jusqu’à l’intérieur du supermarché, 700 mètres plus loin. D’habitude, les vendeurs de shit du quartier du Perrier ne détalent pas. Ils connaissent le jeu. Leurs poches sont vides et leur matos est planqué dans un coin. S’il se font contrôler, ce n’est pas à eux.

«Mais là, lorsqu’on s’est approché et qu’on l’a appelé par son prénom, il est parti en courant», raconte Floriane, la binôme de Florent, seule femme de la patrouille. Alors par réflexe, et aussi parce qu’il adore courir derrière les gens, Florent lui a donné la chasse. «Il devait avoir quelque chose sur lui, c’est sûr», fulmine-t-il. Tant que la poursuite reste en extérieur, les gardiens de la paix ont l’avantage. Mais une fois dans le centre commercial, on change d’univers.

20250102-18h15-NAF21263.jpg A la recherche d'un homme ayant détalé, quartier de Perrier, Annemasse, 2 janvier 2025. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

«Les dealers se mêlent à la foule, peuvent se cacher dans tous les recoins avant de s’échapper. Les boutiques communiquent entre elles et de nombreuses portes donnent vers l’extérieur», explique Florent. La souricière se fait labyrinthe. Avec le risque que les amis s’en mêlent. «Tous les jeunes se connaissent ici. Ils ont grandi ensemble, vivent ensemble, font des bêtises ensemble et restent complices», précise Floriane.

À Annemasse, le secteur Perrier-Livron-Château Rouge a le douteux privilège d’être classé en Quartier de reconquête républicaine (QRR). Je traduis: un quartier où l’État a perdu la main, gangréné par l’insécurité et le trafic de drogue. Ce dispositif, instauré en 2018 – Perrier sera ajouté à la liste trois ans plus tard –, vise à accroître les effectifs et la présence des forces de l’ordre dans ces zones que, par euphémisme, on dit «sensibles».

À chacun son point de deal

Devant le parvis du centre commercial, un autre point de deal est planté sous les escaliers de béton qui mènent au parking, à peine caché par une bâche. Quelques jeunes sont attablés à dix mètres de là, à la terrasse du H Burger. Florent jette un coup d’œil, voir s’il repère le suspect: «Habillé full noir, chaussures blanches, 1,75 mètre et les cheveux bouclés attachés.» Il abandonne rapidement. «Même s’il était parmi eux, il n’aurait plus rien sur lui.»

Dix-huit heures en janvier, la nuit progresse vite. La patrouille doit reprendre la route, afin d’assurer une présence même fugace sur tous les points de deal de la zone. «Leur rappeler que ce n’est pas chez eux, c’est chez nous», comme dit Florent.

Une heure auparavant, dans les locaux flambant neufs de l’hôtel de police d’Annemasse, la commissaire Fiona Manenc, 34 ans, poignée de main solide et queue de cheval tirée derrière les épaulettes, étale la carte de sa circonscription de police, comme on déroule un plan de bataille. «J’ai six points de deal répertoriés sur un territoire de 77’000 habitants, six élus, sur six communes transfrontalières», ce qui représente la moitié de l’agglomération. Son stylo pique la carte plastifiée.

20250102-16h55-NAF21201.jpg Fiona Manenc, commissaire de police et cheffe de la circonscription, est arrivée dans la région en avril 2022. Annemasse, 2 janvier 2025. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

«Ici, vous avez un point de deal à Vétraz-Monthoux. Ici celui de Prés des Plans, à Ville-la-Grand. Puis, à Gaillard, vous en avez deux: la Sigem rue de Vernaz et l’impasse des Hutins. Celui-là, c’est super. Un bâtiment en fer à cheval avec une seule entrée pour nous, mais 15 sorties pour les dealers.»

Un océan de cocaïne

Depuis trois ans, la délinquance ne cesse d’augmenter dans le Genevois français. «On est entre +10% et +13% chaque année», avance la commissaire. Les atteintes aux biens sont le gros de la vague. «C’est une zone avec un fort pouvoir d’achat, une certaine richesse. Côté français, on bénéficie du plein emploi, des salaires suisses qui sont plus avantageux qu’en France. Et ça attire la convoitise, donc les cambriolages, les vols à la tire, par ruse, ce genre de choses.»

De quoi hisser la circonscription sur le podium national. Annemasse figure au 9e rang des villes françaises les plus touchées par la criminalité rapportée à la population, aux côtés de grandes métropoles comme Grenoble (2e), Lille (3e) ou Lyon (5e). Et la commune voisine, la cossue Vétraz-Monthoux, 10’000  habitants, a été désignée «ville la plus cambriolée de France» en 2024, pour les espaces urbains de son gabarit, avec un acte recensé tous les trois jours. Les 32 caméras de surveillance installées par le maire n’y ont rien changé.

Dans cet océan de délits, c’est le trafic de stupéfiants qui surnage, un classique de toute zone frontalière. Là aussi, la situation empire au fil des ans. D’abord parce que la consommation de drogues s’est démocratisée. «Maintenant, on trouve quasiment autant de cocaïne que de cannabis. Elle n’est plus réservée à la jet set. On a tous les types de populations, raconte la commissaire. Dernièrement, j’ai verbalisé un papy de 63 ans qui nous a gentiment dit qu’il en achetait juste pour vérifier ce que consommait son fils.»

20250102-18h24-NAF11623.jpg Le Perrier est le quartier sensible d'Annemasse, et abrite l'un des principaux points de deal de la ville. Annemasse, 2 janvier 2025. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

L’offre a suivi, encore plus fort que la demande. Dans les années 1990, le gramme de coke coûtait l’équivalent de 200 euros. «Aujourd’hui, au Livron, tu peux trouver le gramme à 50 euros, si tu as des contacts», me confie un frontalier qui, étrangement, a souhaité rester anonyme. La cocaïne, c’est la drogue du frontalier. «Ils en sont de grands consommateurs, avec aussi les Suisses, me glisse un inspecteur. Ils ont des jobs exigeants, du stress et du pouvoir d’achat, c’est le cocktail idéal.»

Direction Marseille

En France, la cocaïne a atteint, dès 2024, «le prix le plus bas jamais enregistré», rapporte l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives. Les acteurs se sont multipliés, créant des tensions entre bandes rivales. «À chaque perquisition sur une grosse opération, on trouve des armes: mitraillettes, fusils d’assaut, explosifs», souffle la commissaire. De l’arsenal de guerre. Ce n’était pas le cas il y a cinq ans.

Dans les rues d’Annemasse, les règlements de compte se passent désormais en plein jour. «Ce n’est pas encore Marseille, mais on s’en rapproche», lâche un agent aux traits tirés.

20250102-18h07-NAF11538-Avec accentuation-Bruit.jpg Fouille en règle, dans le quartier du Perrier. Annemasse, 2 janvier 2025. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

Le séisme est survenu samedi 10 mai 2025 aux alentours de 17h30, heure de fréquentation au fameux point de deal de la Sigem, à Gaillard, commune voisine d’Annemasse. Deux hommes sur un scooter ont ouvert le feu à la kalachnikov sur des dealers rivaux, avant d’engager une course-poursuite blessant un policier. Devant le juge, les deux jeunes, début de vingtaine, ont admis avoir reçu de commanditaires extérieurs l’ordre «d’arroser et tuer tous ceux qui s’approchaient du point de deal».

Ça tombe bien, nous y voilà.

Retour à la patrouille

18h30. La pluie martèle la carrosserie. À l’approche du quartier de la Sigem, William ralentit. Des ombres encapuchées crient «Arah». Les choufs alertent les charbonneurs du four que la police arrive. «C’est une cité qui a la particularité d’être en impasse, explique William. On ne peut ressortir que par où on est arrivé, ce qui laisse le temps aux dealers de fuir.»


Ce point de vente présente l’autre avantage stratégique d’être situé à 50 mètres de la timide rivière du Foron, frontière naturelle aisément franchissable entre la France et la Suisse. «La facilité pour eux, c’est prendre la fuite en traversant.» C’est ce que vient de faire une ombre, que l’on voit disparaître en quelques foulées entre deux troncs.

À cette période de l’année, le lit est presque à sec et les dealers peuvent sautiller de rocher en rocher pour se retrouver côté suisse, près du cimetière de Thônex où ils ne réveillent pas grand-monde. Là, ils se faufilent dans les bosquets ou s’évaporent entre les tombes. Lorsque le Foron est en crue, en revanche, la cavale se complique.

«Plusieurs de nos policiers se sont blessés en tentant de passer avec le poids du pare-balles et de l’équipement», m’avait dit la commissaire. Mais le plus grand défi n’est pas physique, il est bureaucratique. Avant d’atteindre l’autre berge, les agents français doivent se coordonner avec leurs homologues suisses. «On doit aviser le Centre de coopération policière et douanière (CCPD, basé depuis 2002 à l’aéroport de Genève, ndlr.) qui nous dit si oui ou non on peut poursuivre en Suisse, explique William. Parfois, le temps que la réponse revienne, les suspects nous ont déjà distancés.»

Frontières, je vous hais

Quand la course-poursuite déborde la frontière par la route, les flics d’Annemasse doivent s’en tenir à des règles strictes. «Les Suisses nous interdisent de rouler à 20 km/h au-dessus de la limitation de vitesse quand on est chez eux», m’apprend le major Jean-Luc, accroché à la poignée de maintien, siège passager. «Vous vous doutez bien que le gars en face, il ne va pas rouler gentiment à 70 km/h en ville.»

William, fixant un guetteur du regard, renchérit: «Des collègues ont même vu leur véhicule de police partir en fourrière, après avoir chassé des suspects un peu trop vite. Alors que nous, quand les Suisses sont en France, tant qu’ils ne cartonnent pas et ne blessent personne, on ne les embête pas.» Jean-Luc: «C’est pour cette raison qu’hormis pour les crimes de sang, on ne passe plus la frontière. Le jeu s’arrête ici.»

20250102-18h40-NAF11666.jpg Fouille dans le quartier du Perrier, Annemasse, 2 janvier 2025. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

De l’autre côté du Foron, c’est l’attitude cavalière des flics français qui dérange. «Ils viennent ici soi-disant en filature, font exploser un radar à 120 km/h au lieu de 50 et ensuite refusent de nous donner l’identité du conducteur», s’exclame un chef de la police genevoise.

Quelques années auparavant, une course-poursuite s’était terminée par un échange de coups de feu dans les rues de Genève, avant que la patrouille française ne retourne chez elle sans attendre l’arrivée des flics helvètes. C’est «totalement illégal, tance une procureure du bout du lac. Chez nous, on ne tue pas les gens pour un délit de fuite.» L’affaire était remontée au niveau diplomatique.

Travailler la nuit? Vous n’y pensez pas

Malgré ces dérapages, les autorités des deux pays sont bien conscientes de l’importance d’une coopération transfrontalière efficace. «Depuis très longtemps, bien avant le Grand Genève, la frontière est exploitée par les délinquants, à la fois comme refuge et comme moyen de brouiller les pistes. La difficulté est que nous devons respecter la loi, alors que nous n’avons pas le même droit, ni la même organisation», résume la commissaire Manenc.

Afin d’harmoniser les procédures, la coopération policière s’appuie sur un traité ratifié en 2007, dit «accord de Paris», qui prévoit un accès partagé aux bases de données et l’organisation de patrouilles mixtes. Depuis qu’il est arrivé à Annemasse, il y a trois ans, William a pu participer à deux d’entre elles, et constater des défauts d’interopérabilité. «Mes supérieurs ne m’ont pas donné de forfait téléphonique valable en Suisse, alors j’avais aucun réseau. Je devais demander aux collègues suisses de me faire un partage de connexion.»

20250102-16h28-NAF11388.jpg La commissaire Fiona Manenc montre une carte de sa circonscription de police, à l'hôtel de police d'Annemasse, le 2 janvier 2025. | Niels Ackermann (Lundi13, pour Heidi.news)

Cette coopération a aussi mis en évidence des divergences de culture et de moyens. La France est un «désert policier», dénonce un haut-gradé de la police genevoise, avec seulement trois commissariats pour tout le département de la Haute-Savoie – à Annecy, Thonon-Les-Bains et Annemasse.

Pour les policiers suisses, «travailler de nuit est inconcevable», épingle de son côté la commissaire Manenc. «Lorsqu’on cherche une patrouille genevoise un samedi soir entre minuit et 4 heures du matin, on ne trouve personne. Par contre, quand on a eu besoin d’un chien pisteur pour une disparition, la police suisse nous l’a livré le jour même par hélicoptère. Là on se dit qu’on ne vit pas dans le même monde.»

Un nom de déesse romaine

Au-delà du CCPD de Genève-Cointrin, qui sert de cerveau administratif à cette coopération policière, un bras judiciaire a été créé en 2014, afin d’accélérer les procédures. Connue sous le nom «Minerve» – la déesse «de la réflexion stratégique et du savoir-faire tactique» –, la Brigade opérationnelle mixte franco-suisse (BOM) a installé ses quartiers généraux à Annemasse. Composée de cinq policiers, deux français, trois suisses, elle sert d’accélérateur d’enquêtes.

«Quand vous avez interpellé quelqu’un en Suisse et qu’il a un domicile, une voiture ou un box de garage en France, ou l’inverse, la BOM permet de mettre en action les parquets des deux côtés, afin d’obtenir une demande d’entraide ultra rapide et simplifiée, pour intervenir en allant taper la perquisition, avant la perte des preuves.»

Le dispositif a permis d’échanger, en une année, 971 demandes de renseignements. 415 venant de Suisse et 556 de France. Quant aux requêtes d’entraide, communément appelées «article 10», entre 2023 et 2024, elles ont plus que doublé. De 52 à 110 sollicitations.

Le cœur du problème

À ce stade de nos aventures, vous avez compris que pour les services publics français, la proximité avec la Suisse tient plus de la malédiction que du bienfait. Il en va de la police comme de la santé ou de l’éducation. Le commissariat d’Annemasse peine à garder ses fonctionnaires sur place: le job y est plus difficile qu’ailleurs, et le salaire misérable au regard du coût de la vie. On a beau avoir la vocation, il y a des limites au sacerdoce.

Un mois avant la patrouille, en décembre 2024, 13 nouveaux agents ont été affectés pour renforcer les 127 policiers en poste dans la circonscription. «C’est loin d’être suffisant, il en faudrait 30 de plus si on voulait vraiment faire baisser la délinquance», lâche le major Jean-Luc. «Plutôt 60», renchérit William. «À Annemasse, il y a toujours eu des postes vacants. Les collègues ne veulent pas bosser ici.»

20250102-18h53-NAF11783.jpg Un sac contenant des doses de marijuana trouvé sur un point de deal, mais faute de preuve, impossible de confirmer qu'il appartient un des individus contrôlés sur place. Les sourires des concernés au moment du départ de la police ne laissent guère de doute. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

Alors l’institution applique sa parade coutumière: faire venir des jeunes recrues tout juste sorties d’écoles, qui n’ont pas vraiment le choix. En quelques années, la pyramide des âges s’est inversée. Sitôt qu’ils peuvent, les agents expérimentés partent vers des cieux plus cléments, laissant les bleus se débrouiller. «Traditionnellement dans la police, un groupe d’aguerris prend un petit et le forme, lui apprend tout le métier. Ça chambre, mais au moins il est intégré tout de suite, explique la commissaire. Ici, quand on accueille une promotion de 13 jeunes, nous n’avons plus qu’un ou deux gradés pour les encadrer.»

Le major Jean-Luc fait partie de ces derniers Mohicans. «Sur la centaine de fonctionnaires, il doit rester une dizaine qui étaient là quand je suis arrivé en 2011.» Lui est venu par choix. Après 15 ans dans l’Essonne, il souhaitait que ses enfants grandissent ailleurs qu’en région parisienne. Maintenant que la famille a des attaches locales, il ne se voit pas partir. Alors il attend la retraite, en transmettant les ficelles du métier à William, dont c’est le premier poste.

Mais William, arrivé il y a trois ans, n’attend qu’une chose: prendre ses cliques et ses claques. «Je compte partir dès que je pourrai. J’ai déjà fait plusieurs candidatures pour différents postes mais j’étais retenu à cause d’un règlement de la police qui fait que pas plus de 10% des effectifs d’un commissariat ne peut muter sur une année. S’il n’y avait pas eu cette règle, je serais déjà parti.» Et ainsi va la vie, au commissariat d’Annemasse.

Autant écoper la mer

La voiture de police effectue une nouvelle ronde au point de la Sigem, avant de s’arrêter devant un dealer engoncé dans son anorak. «Relève un peu ta cagoule», intime le major. Le gamin s’exécute. «Ah, Monsieur M.!» Le gamin opine. William se tourne vers moi: «On les connaît tous parce qu’on passe tous les jours». Des mineurs pour la plupart, exploités par les têtes de réseau car leur âge les protège des lourdes peines.

Le major détache sa ceinture et m’observe dans le rétroviseur: «Honnêtement, le trafic, on ne l’arrêtera jamais. Le seul truc qu’on peut faire, c’est le perturber en passant et apprendre à connaître les individus, afin d’établir un respect mutuel. Ainsi, on limite les nuisances. Ils ont tout intérêt à ce que ça se passe bien, sinon, ils savent qu’on viendra les embêter plus souvent.»

Même si les gardiens de la paix voulaient sévir, ils ne pourraient pas les placer en garde à vue. La procédure est réservée aux officiers de police judiciaire (OPJ) et dans la circonscription, il n’y en a qu’une dizaine pour se relayer jour et nuit. Ce sont les seuls à être habilités à perquisitionner un véhicule ou un logement, à effectuer tous les actes d’enquête.

20250102-18h23-NAF11613.jpg Avec la patrouille dans le quartier du Perrier, Annemasse, 2 janvier 2025. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

Longtemps, le prestige de la fonction d’OPJ poussait de nombreux gardiens à passer l’examen. Aujourd’hui, elle n’attire plus. «Un travail ingrat, mal rémunéré qui mène au burn-out.» Alors les affaires s’entassent dans les armoires. «On n’a clairement pas les moyens de passer deux ans à remonter les filières, des vendeurs jusqu’aux fournisseurs en Espagne», explique le major. En face, les réseaux sont de mieux en mieux organisés et les habitudes de consommation évoluent. «On est loin des amateurs d’autrefois.»

DriveShit ou UberShit?

Du point de deal où les clients se rendaient à pied, on est passé au «DriveShit», où l’on ne quitte plus sa voiture pour récupérer le pochon d’herbe ou la boulette de cocaïne. La nouvelle tendance aujourd’hui, c’est de ne même plus quitter son logement. Une commande sur WhatsApp ou Telegram, et l’«UberShit» – un dealer à scooter – vous livre en bas de chez vous, même pas besoin de s’habiller. Un trafic plus dur encore à intercepter que le deal de rue: pas de guetteurs, pas de four visible, pas de client qui traîne. Il faut des surveillances longues, des écoutes téléphoniques, des filatures. Bref, un travail d’investigation que seuls des OPJ peuvent mener, avec du temps et des moyens.

  • Mais si les collègues enquêteurs sont débordés – et ils sont souvent débordés – alors on doit se limiter à tourner, comme ce soir, résume le major.

De l’autre côté de la Sigem, Florent a envie de se dégourdir les jambes. «Mains contre la barrière!», puis «Mains contre la voiture!». Il multiplie les contrôles en bas des immeubles. Un guetteur s’excite un peu. Florent le saisit par son col et son prénom.

  • Oh Malick (prénom modifié)! Tu veux que je dise à ta juge que je t’ai vu sur un point de deal? Ça va pas t’aider pour ton jugement.

Pendant ce temps, Floriane fouille à la lampe de son smartphone les bosquets, les volets et les gardes-boue, en quête de preuves: un pochon d’herbe ou une liasse de billets.

Dans la voiture de Jean-Luc, la radio grésille à nouveau. Vol avec violence à la gare d’Annemasse. Sirènes hurlantes à travers la place de l’Étoile. La victime, un ado de 14 ans, vient de se faire voler son téléphone. Le premier agresseur avait un spray au poivre, le second, un couteau. C’était il y a 15 minutes. «Aucune chance qu’on les retrouve. Ils sont déjà loin», lâche William. Notre patrouille en est quitte pour ramener l’ami de la victime, mineur, chez ses parents. Le gamin donnera une fausse adresse, de peur d’être aperçu près de chez lui dans une voiture de flics. Au Perrier, on n’aime pas les balances.

Le blues du stratus

Devant son ordinateur, William tape son rapport. La pluie claque sur les fenêtres de l’hôtel de police – une sorte de forteresse de verre et d’acier, inaugurée quatre ans plus tôt à côté d’un pré. Mais lui en a marre des «nappes de brouillard terribles» et des journées sans soleil. «Ici, il n’y a pas de centre historique, pas un bâtiment joli», rouspète-t-il. Rien à quoi raccrocher ses désillusions, son sentiment de «pédaler dans le vide».

S’il ne pouvait formuler qu’un rêve, ce serait celui d’être muté dans le sud, à Carcassonne. Y retrouver sa famille. Se projeter dans un avenir de propriétaire. «Un collègue a acheté un appartement en Haute-Savoie et pour le même prix, chez moi, j’ai une villa avec piscine.» Dans l’agglomération, les loyers sont si élevés que la commissaire a dû s’en remettre à des bailleurs sociaux pour loger ses nouvelles recrues.

20250102-18h57-NAF21291.jpg En tournée avec la police, Annemasse, 2 janvier 2025. | Niels Ackermann (Lundi13), pour Heidi.news

À son arrivée, William s’est vu proposer par ces derniers un appartement donnant directement sur le point de deal du Livron. «Avoir des dealers comme voisins de palier, non merci. Sans parler des risques de sécurité évidents.» Il a fini par trouver un logement sur Le Bon Coin, hors de la circonscription, car «même avec un CDI de fonctionnaire, impossible d’en obtenir un à Annemasse». Le salaire d’entrée est à 1600 euros net, alors que faire? Certains de ses collègues ont fini par sauter le pas. Ils ont raccroché leur képi, enfilé un uniforme d’agent de sécurité privée à Genève et triplé leurs revenus.

Des pas retentissent dans le couloir. Il est 20 heures. Un colosse en civil fait son entrée en dégondant presque la porte.

  • Salut ça va? Je peux te piquer une radio?

  • Ah oui vas-y.

  • Deux c’est parfait, merci. Et on ne te les rendra pas, hein!

Le colosse disparaît aussi vite. William se tourne vers moi:

  • Ça c’est la BAC.

Baqueux chanceux

À Annemasse comme dans tous les commissariats de France, la brigade anti-criminalité fait des envieux. Véhicules banalisés, filatures, traques et interceptions coups de poing. Du vrai travail de «Batman» comme on les surnomme ici. «Ils sont capables de se rapprocher au plus près des criminels sans se faire repérer et les choper la main dans le sac. Hier, ils ont ramené deux vendeurs», s’émerveille William. L’impression qu’eux sont en mesure de renverser le statu quo, de répondre au crime par des moyens adaptés.

William a déjà connu le frisson. C’était il y a deux ans. «Une rixe comme il y en a tous les jours à Annemasse.» Arrivé sur place, plus rien. «Je progresse avec les collègues, lampe et arme au poing. On essaie d’avoir un visuel sur les véhicules. D’un coup, il y en a un qui fonce et tente de m’écraser. J’ai juste le temps de m’écarter. On remonte dans la voiture en courant, et on le prend en chasse. Quelques centaines de mètres plus loin on le retrouve, moteur tournant, les quatre portes ouvertes, plus personne dedans, juste un bruit.»

Dans le coffre du véhicule, ils découvrent un dealer qu’ils connaissent bien. Salement amoché, méconnaissable. «Il avait été passé à tabac. Un règlement de compte. J’ai fait un dépôt de plainte pour tentative de meurtre. L’enquête est toujours en cours.»

L’art pour l’art

En attendant, pour se donner du cœur à l’ouvrage, les gardiens de la paix ont fabriqué un tableau de chasse. Un panneau en polystyrène où sont épinglés des dizaines de pochons multicolores, fruit de trois ans de saisie antidrogue. Le résultat est une œuvre d’art composite, où s’affichent les codes de chaque bande. Du nom de leur cité – Claude Debussy 34 ou 65 boulevard Minguette – à celui de leurs personnages fétiches: Scarface, le Joker, Pablo Escobar, Zé Pequeno, Walter White ou encore le rappeur Jul.

20250102-19h20-NAF21309.jpg Annemasse, France. 02 janvier 2025. Dans le poste de police, une collection de pochettes cannabis trouvs par les agents. Certaines inscriptions sont trs locales. Tourne avec la Police. Florine et Florent vont patrouiller dans le quartier du Perrier et sur diffrents points de deal. Niels Ackermann / Lundi13

Parfois, le sachet affiche une blague. «Hashibo, c’est beau la vie. Je vends d’la weed et du teuchi!» Humour de dealer.

Au tour de Florent de pousser la porte et de jeter sur le bureau son trophée du jour: un sachet Zip bombé de 50 grammes d’herbe, récupéré lors des fouilles à la Sigem. Une façon de laver l’affront du centre commercial.

  • Je vous avais dit qu’on pêcherait quelque chose ce soir!

William et le major acquiescent sans enthousiasme. «Ne vous emballez pas trop, personne n’a été arrêté.» Le premier soupèse le pochon transparent avec une moue de dégoût: «Du cellophane sans intérêt, pas un seul dessin! souffle-t-il en retombant dans sa chaise. Même les dealers ne font plus d’efforts dans cette ville.»

Matteo Maillard

Matteo Maillard Journaliste

Journaliste suisse basé à Paris, Matteo a été pendant six ans correspondant des quotidiens français Le Monde et Libération, à Dakar puis à Bamako. Aujourd'hui en poste à Paris pour Jeune Afrique, il écrit et photographie des histoires humaines entre l’équateur et le Tropique du Cancer, avec toujours un tropisme africain.

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