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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
C’est l’histoire d’une banlieue comme toutes les autres, les maisons s’alignent, impeccables, mais sans trottoirs. Les voisins ne se croisent presque jamais : chacun entre directement par son garage. Le quartier, conçu pour le confort familial, a paradoxalement effacé les lieux de sociabilité du quotidien.
Derrière cette normalité tranquille se cache le cœur du problème qu’Ivan Illich, le pourfendeur de la société industrielle, n’a cessé de dénoncer : quand les institutions du progrès dépassent un certain seuil, elles deviennent contre-productives et détruisent le tissu social qu’elles devaient renforcer.
Paradoxe pavillonnaire
Un dimanche après-midi, le silence règne sur la banlieue. Les maisons sont bien rangées, les pelouses tondues, les voitures fraîchement astiquées brillent dans les allées. À première vue, tout respire l’ordre et la réussite. Mais à y regarder de plus près, l’absence de trottoirs change tout.
Ici, on ne marche pas. On conduit. Les enfants qui jouent derrière les clôtures sont invisibles depuis la rue. Les voisins se croisent rarement, sinon à travers le pare-brise ou au moment de sortir les poubelles, voire lors du ramassage du courrier à la boîte postale.
Ce paysage familier, présenté comme un symbole du confort moderne, incarne un paradoxe : plus d’espace privé, mais moins de vie commune ; plus de mobilité, mais moins de liberté réelle ; plus de sécurité matérielle, mais moins de sécurité relationnelle.
La banlieue pavillonnaire est le produit d’une promesse — celle du « progrès » et de la vie moins chère — qui, au-delà d’un certain seuil, se retourne contre elle-même. Et cette promesse s’effrite jusque dans le quotidien le plus concret : celui de l’alimentation.
Dans de nombreuses banlieues nord-américaines, les commerces de proximité ont disparu, remplacés par des chaînes ou des centres commerciaux situés à plusieurs kilomètres. Sans voiture, il est souvent impossible de se procurer des fruits frais, du pain ou du lait et même de prendre un simple café entre gens du quartier.
Ces zones résidentielles paisibles deviennent ainsi des déserts alimentaires — des espaces où la croissance urbaine a paradoxalement supprimé l’accès local à la nourriture et aux lieux de sociabilité du quotidien, comme les cafés, les bistros et les bars.
Ce paradoxe résume la logique que le philosophe Ivan Illich dénonçait : « La productivité se conjugue en termes d’avoir, la convivialité en termes d’être. » Ainsi, au nom de l’efficacité productive de masse et de son confort, les sociétés industrielles ont créé des systèmes qui détruisent les conditions de leur propre convivialité. L’automobile, censée rapprocher les lieux, les a éloignés. L’abondance promise par l’économie de marché produit des dépendances : dépendance à la voiture, aux grandes surfaces, à la logistique mondialisée.
L’acte le plus simple — se nourrir — devient une opération technique, médiée par le pétrole, le plastique et les kilomètres de routes. Chacun vit dans un monde clos, traversé par des routes mais dépourvu de chemins, entouré de produits venus de loin, mais privé de ressources locales. Les infrastructures de la croissance ont produit un paradoxe : plus de confort apparent, mais moins d’autonomie réelle.
Pour Illich, cette banlieue sans trottoirs et sans marché ne serait pas seulement un problème d’aménagement : c’est une crise de civilisation. Quand la technique et l’économie redéfinissent entièrement les conditions du quotidien, elles effacent la possibilité même du commun.
La décroissance, dans ce contexte, ne consiste pas seulement à « réduire », mais à réapprendre à habiter : à reconstruire des milieux de vie où marcher, se nourrir, se parler redevient des actes possibles et désirables, à échelle humaine.
Des seuils invisibles
Illich observait que les sociétés industrielles franchissent sans cesse des seuils qu’elles refusent de reconnaître. Dans La convivialité (1973) et Énergie et équité (1973), il montrait comment les outils modernes deviennent destructeurs lorsqu’ils dépassent l’échelle humaine. Pour lui, un seuil est franchi lorsque « ce n’est plus l’outil qui sert l’homme, mais l’homme qui est asservi par l’outil ».
La voiture, censée libérer du temps, nous enchaîne dans les embouteillages. L’école, censée transmettre le savoir, standardise les esprits. La médecine, censée guérir, fabrique des dépendances. Le réseau social, censé informer et communiquer, renforce l’ignorance et les préjugés.
Pour lui, la question n’est pas de refuser la technique, mais d’en définir les limites. Chaque société doit se demander : jusqu’où un outil demeure-t-il convivial — c’est-à-dire au service des gens — et à partir de quand devient-il un système qui les contrôle ?
Cette perte du sens des limites provient d’une foi collective : celle de la croissance infinie. Depuis deux siècles, nous avons appris à penser que le bonheur collectif dépend d’une expansion constante de la production et de la consommation. Le PIB en est devenu la boussole morale. On ne se demande même plus « pour quoi croître ? », seulement « combien ? »
Cette croyance, héritée de la modernité industrielle, a façonné nos villes, nos politiques et nos désirs. Elle a aussi engendré un imaginaire : celui du progrès linéaire, du confort matériel et de la domination sur la nature.
Néanmoins, comme le rappelle Illich, cette logique de croissance sape la convivialité : elle détruit les savoir-faire locaux, fragilise l’autonomie et remplace les relations par des dispositifs techniques supposés nous rassurer, mais qui ne font qu’augmenter la menace d’une « apocalypse technocratique ». Pour lui, « les seuils qui permettent de circonscrire le champ de la survie humaine » n’ont jamais pu être déterminés et leurs dépassements pourraient donc entraîner « la destruction du corps social tout entier ». De plus, la délibération démocratique de la chose technique et de ses seuils fait défaut, aucune instance ni protocole ne vont dans ce sens.
Convivialité comme horizon
« À la menace d’une apocalypse technocratique, j’oppose la vision d’une société conviviale. » Illich propose alors une autre idée du progrès opposée à la croissance productiviste : la convivialité. Non pas le retour à la pénurie ou à l’indigence, mais la recherche d’un équilibre entre liberté individuelle et interdépendance sociale.
Ce qui importe à une société conviviale n’est pas la quantité de biens produits par les outils dominants, mais plutôt la qualité des relations qu’elle rend possibles par les outils conviviaux. Pour Illich « conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil » et où il a encore la main dessus.
La pratique du vélo, l’usage de la boîte à livres de quartier, le jardin partagé ou l’atelier de réparation low-tech incarnent cette philosophie. Ce sont pour Illich des outils à échelle humaine, des « outils » pris au sens large, qui renforcent l’autonomie sans détruire le lien collectif. Ils rappellent que l’abondance n’est pas forcément matérielle : elle peut être relationnelle, culturelle, temporelle.
La décroissance, inspirée par Illich, reprend cette idée de seuil et l’applique à la société entière. Elle ne consiste pas à tout arrêter, mais à ralentir, à prendre une bouffée d’air pour mieux choisir. Elle remet en question les institutions devenues trop grandes, trop rapides, trop complexes pour rester humaines : l’économie mondiale, les méga-infrastructures, la fusion de l’homme et de la machine par l’intelligence artificielle, la tradition de la nouveauté ou la production sans fin du dernier gadget inutile, mais jetable.
Il s’agit moins d’une politique de restriction que d’un projet d’émancipation. Diminuer la dépendance aux systèmes centralisés, relocaliser les échanges, partager le travail et les ressources : autant de moyens de retrouver un tant soit peu quelques marges d’autonomie rationnelle.
Partout, des initiatives locales expérimentent cette autre manière d’habiter le monde : tiers-lieux, circuits courts alimentaires et cuisines collectives, coopératives de réparation low-tech, monnaies locales, habitats partagés. Ces expériences ne renversent pas le système dominant de production, mais elles en esquissent les contours possibles conciliant « la dimension personnelle et communautaire » à l’instar de ce que prônait le philosophe. Elles traduisent le désir d’un retour à l’échelle humaine — celle où l’on peut encore apprendre à connaître son voisin en entrant en relation, comprendre l’origine de ce que l’on consomme, décider collectivement des règles du vivre-ensemble dans son quartier.
Repenser l’abondance à la lumière d’Ivan Illich, c’est finalement comprendre que la véritable richesse ne se trouve pas dans la multiplication des objets ou l’appropriation de mètres carrés de béton, mais plutôt dans une « décroissance conviviale » offrant à chacun de nous de multiples possibilités d’être dans sa vie quotidienne. De marcher, de flâner, de se croiser, de converser, de se rencontrer, de partager, de se politiser, de travailler, de se nourrir, pour enfin se construire ensemble un avenir convivial.
Ivan aurait vu là les prémices d’une culture postindustrielle : non pas le retour au néolithique, mais une société sobre avec des outils simples, des lenteurs choisies et surtout des libertés retrouvées. Finalement, comment faire en sorte qu’avec moins de biens, on puisse parvenir à tisser plus de liens de qualité ?
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