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Après avoir essuyé des critiques de toutes parts pour l’abolition du programme collégial offert aux pénitenciers de Cowansville et de Joliette, Service correctionnel Canada (SCC) a consenti à maintenir les cours sur le respirateur artificiel jusqu’en septembre, histoire de permettre à quelques étudiants de terminer leur parcours. SCC devant retrancher 132,2 millions de dollars de son budget d’ici 2029, il a fallu négocier fort, me dit-on, et, bien que sommé de revenir sur sa décision, le service ne bronche pas.
Depuis l’annonce de la fin du cégep en détention cet hiver, les cris du cœur se sont multipliés, tant de la part des professionnels de l’éducation en milieu carcéral que de la société civile. C’est une évidence : l’accès à l’éducation en prison, c’est crucial pour la réhabilitation et la réinsertion sociale.
Je vous en parlais en février, à travers la voix de Wendy, René et Gabriel, qui ont tous les trois suivi le programme collégial durant leur incarcération. Le cégep en prison, ça se passe en personne, dans une classe prévue à cette fin, avec une cohorte suivie. Ce n’est pas parfait, évidemment — la prison, c’est la prison — mais cela crée un réel appel d’air dans l’espace carcéral. Il y a les compétences acquises, oui, mais aussi l’impulsion qui vient avec le diplôme. Quelque chose comme un signe tangible que le chemin pris est le bon, un filon concret pour se projeter dans l’avenir. Non seulement ça marche, mais ça marche pour pas cher. Le programme collégial, ça représente 210 257 $ par année, soit le montant du contrat accordé au Cégep Marie-Victorin pour la prestation des cours. Le SCC gère un budget de 3,8 milliards de dollars.
L’idée que se fait le SCC de ce qui est « superflu » en contexte de compression budgétaire a au moins le mérite d’être cohérente. Les bibliothèques des pénitenciers aussi ont écopé des coupes : tous les postes de bibliothécaires passent à la trappe. Une pétition lancée par l’organisme Books Club for Inmates pour dénoncer l’abolition du cégep et des postes de bibliothécaires en prison résumait le problème en ces termes : une bibliothèque carcérale sans bibliothécaire, ce n’est pas une bibliothèque. Le rôle d’accompagnement joué par ces professionnels est indispensable.
Mohamed Lofti, qui a animé pendant 35 ans la fabuleuse émission Souverains anonymes, diffusée depuis la prison de Bordeaux, remarquait aussi dans un récent billet que la disparition de ces îlots de liberté, ça ne change pas grand-chose dans le quotidien de la prison, ou si peu. Mais en même temps, ça change tout. Quelque chose s’éteint. Moins de lecture, moins d’éducation, moins de liens humains ; peu à peu, on colmate les brèches à travers lesquelles un peu de lumière et d’humanité entraient en prison. On ferme une fenêtre sur le monde, sur la possibilité de se projeter dans l’après.
Je me suis beaucoup demandé comment cette attrition était vécue en temps réel par les personnes qui, derrière les murs, voient ce filon leur être dérobé. La réponse m’est arrivée par la poste. Dans une enveloppe en provenance de Cowansville étaient rassemblées une demi-douzaine de lettres, jointes à une note annonçant l’intention de faire entendre la voix de ceux qui feront les frais des coupes du SCC dans son offre éducative. À cela s’ajoutait une pétition, signée à la main par les hommes du pénitencier.
J’aurais voulu les citer tous, au long, pour rendre concrète la trace laissée par ces espaces dans la trajectoire des personnes, ainsi que l’angoisse que suscite leur disparition. Faute d’espace, je retiens le témoignage de C., 20 ans, qui compte parmi les derniers étudiants du programme. Il écrit : « [L]e cégep est l’un des rares endroits dans l’établissement où l’on parle d’autre chose que de crime, d’argent, de violence ou de drogue. Où l’on parle des femmes d’une façon qui ne soit pas dégradante ou haineuse. Un endroit où le désaccord est encouragé puisqu’il favorise la discussion et l’ouverture. » Comparant la salle de classe du cégep à la chapelle et à la bibliothèque — des lieux qui élèvent, et font un bien fou à ceux qui les fréquentent — il conclut : « Je visite ces trois endroits régulièrement parce qu’ils contiennent les détenus avec lesquels je m’identifie le plus ; ceux qui ne veulent plus revenir ici. »
Je retiens aussi l’intitulé du témoignage de T., qui résume toute l’absurdité des orientations prises par le SCC : « How can I show you I’m doing better if there’s nothing good for me to do ? » La lettre décrit la lourdeur du quotidien carcéral et, surtout, la rareté des occasions de s’engager dans des activités et programmes constructifs. L’interlocuteur de la question adressée par T. n’est pas désigné, mais on le devine. Pour cheminer vers leur retour en société, vers la libération conditionnelle, les personnes incarcérées doivent démontrer un engagement et une progression réelle dans leur démarche de réhabilitation. Elles doivent montrer qu’elles vont mieux, et qu’elles ont appris à faire mieux. Mais qu’arrive-t-il lorsqu’on fait disparaître une à une les occasions de « mieux faire » ? Cela confine à l’échec.
C’est un lieu commun que l’on répète sans cesse : notre société, nos institutions, « croient à la réhabilitation » des personnes. C’est la justification qu’on donne au fait d’enfermer les gens entre quatre murs : la prison n’a pas seulement une fonction punitive, elle aide les individus à se reconstruire. Sauf qu’à mesure que l’on fait disparaître tout ce qui rend concrète cette double fonction, les barreaux de la cage sont de plus en plus nus. Pourra-t-on continuer à croire en ces vœux pieux ?


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