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Montréal ramène les boules du Village. La mairesse Soraya Martinez Ferrada l’a annoncé jeudi dernier : l’œuvre de Claude Cormier, retirée en 2019, sera réinstallée au-dessus de la rue Sainte-Catherine Est, dans le cadre d’un réaménagement de 200 millions qui doit s’étirer jusqu’en 2030. Elle a parlé de symbole, de vitalité commerciale, d’hommage à l’héritage du concepteur. Elle n’a pas parlé du reste.
C’est le reste qui donne au geste sa portée. Le reste, c’est ceci. Le 25 juillet, à Berlin, un homme au volant d’un fourgon a foncé sur la foule réunie en marge de la marche de la fierté, puis a attaqué d’autres passants à l’arme blanche. Une femme de 65 ans est morte, 29 personnes ont été blessées. Le ministre allemand de l’Intérieur a qualifié l’acte d’attentat terroriste islamiste. La suite des festivités a été annulée.
Le 30 juin, la Cour suprême des États-Unis a confirmé la validité des lois de certains États qui excluent les femmes transgenres des équipes sportives scolaires féminines. Un classement des 50 États américains constate une quatrième année d’affilée de dégradation du climat entourant les minorités sexuelles et de genre.
La Hongrie — un pays membre de l’Union européenne — a interdit les événements de la fierté. Le Burkina Faso et Trinité-et-Tobago ont criminalisé les relations entre personnes de même sexe. En mai, le secrétaire général de l’ONU s’est dit préoccupé par un recul « inquiétant » des droits des personnes LGBTQ + dans plusieurs régions du monde.
Couleurs
Ce n’est pas une conjoncture. C’est une direction. C’est dans ce monde-là que Montréal choisit de resuspendre quelque 170 000 boules arc-en-ciel au-dessus d’un kilomètre de rue.
Quand Cormier les a installées, en 2011, elles étaient roses. Pas roses par hasard — roses comme le code que le quartier s’était donné, assumé à l’échelle d’une artère entière. Peu de quartiers gais au monde avaient un marqueur aussi visible : pas une plaque, pas une murale, pas un passage piéton repeint une semaine par année. Un ciel.
Chaque été, de mai à septembre, il revenait avec la piétonnisation de la rue. En 2017, les boules ont pris les couleurs de l’arc-en-ciel. En 2019, elles ont disparu. Beaucoup l’ont regretté, et j’en suis. On ne mesure la fonction d’un symbole qu’une fois qu’il n’est plus là. La rue était encore piétonne l’été, les terrasses encore pleines — mais elle avait perdu ce qui la distinguait de n’importe quelle autre rue commerçante en Amérique du Nord.
À l’époque, garder ou retirer les boules relevait de l’aménagement urbain. Un choix esthétique, budgétaire, au pire un débat de quartier. Le mariage entre conjoints de même sexe était acquis depuis 14 ans au Canada, les droits progressaient à peu près partout en Occident, et l’idée qu’un défilé de la fierté puisse être interdit dans une capitale européenne aurait paru absurde. Personne n’y voyait un enjeu.
C’est ça qui a changé. Pas les boules, le monde autour.
Itinérance
Il faut dire les choses comme elles sont : les boules reviennent au-dessus d’un quartier qui va mal. L’itinérance a augmenté, la consommation de drogue aussi, les problèmes de santé mentale sont visibles sur le trottoir. Des commerces ferment — le St-Hubert du Village a annoncé le mois dernier sa fermeture, en invoquant notamment les travaux à venir.
La Société de développement commercial elle-même admet que les prochaines années seront dures. On m’objectera donc que des boules de résine ne logeront personne, ne soigneront personne, ne rempliront aucun tiroir-caisse. C’est vrai. Et c’est un faux procès.
Personne ne présente cette œuvre — évaluée à 2,5 millions sur 10 ans — comme une politique sociale ; elle est un morceau d’un réaménagement qui comprend aussi les conduites d’aqueduc, 270 arbres et 300 places assises. Le jour où une ville devra choisir entre les symboles et les services, on en reparlera. Ce jour-là n’est pas arrivé : le budget était de 200 millions avant que les boules y reviennent. Et l’argument inverse mérite mieux qu’un haussement d’épaules : un quartier qui perd ses marqueurs perd aussi ses raisons d’être visité, et un quartier qu’on ne visite plus décline encore plus vite.
Le symbole ne remplace pas le filet social. Il n’est pas non plus son ennemi. La mairesse a cadré son annonce en termes commerciaux et identitaires montréalais. Libre à elle — une mairesse annonce des travaux, pas une doctrine. Mais un geste public ne se lit pas seulement dans l’intention de celle qui le pose. Il se lit dans le contexte où il atterrit.
Réinstaller un marqueur arc-en-ciel monumental au-dessus d’une artère principale, en 2026, pendant que des capitales occidentales voient leurs défilés attaqués, annulés ou interdits, c’est une prise de position. Que la Ville l’ait voulu ainsi ou non.
Et c’est très bien comme ça. Les reculs se font par gestes — un décret, un jugement, une interdiction, un fourgon lancé dans une foule. Les résistances aussi. Un défilé dure un après-midi par année et exige un périmètre policier. Les boules tiennent le ciel une saison entière, jour et nuit, sans service d’ordre. C’est la différence entre un événement et une affirmation. L’annonce est d’ailleurs tombée pendant la 20e édition de Fierté Montréal. Le hasard du calendrier fait parfois bien les choses.
Un mot sur l’artiste, parce qu’il le mérite. Claude Cormier est mort en septembre 2023. C’est lui qui avait voulu mettre fin à son œuvre — « il faut savoir quitter au bon moment », disait-il en 2018 —, craignant qu’elle « vieillisse mal ». Devant ce que la Ville avait appelé une vague d’amour des Montréalais, il avait concédé une dernière saison en 2019.
Puis, il avait tenu bon. La Ville en a décidé autrement, trois ans après sa mort. On pourrait y voir une trahison du créateur. Je crois que c’est le contraire : la consécration. Une œuvre que sa ville refuse de laisser mourir a cessé d’appartenir à son auteur — elle appartient à la rue qui l’a portée, aux gens qui marchaient dessous, à ceux pour qui elle disait quelque chose qu’aucune plaque officielle ne dira jamais. Cormier voulait une œuvre éphémère. Il a fait mieux : un symbole. Les symboles ne meurent pas sur commande.
Les boules reviennent. Elles ne veulent plus dire la même chose qu’en 2011. Tant mieux.


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