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Réjean Ducharme et l’invention de la littérature au Québec

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Une fois par mois, sous la plume d’écrivains du Québec, Le Devoir de littérature propose de revisiter à la lumière de l’actualité des œuvres du passé ancien et récent de la littérature québécoise. Découvertes ? Relectures ? Regard différent ? Au choix. Une initiative de l’Académie des lettres du Québec en collaboration avec Le Devoir.

Les rumeurs d’invasion du Groenland ont été exagérées. Mais ce n’est qu’un peu de répit gagné. La calotte glaciaire s’effrite à raison de quelques centaines de tonnes par année. Si les choses continuent à ce train, l’eau envahira les côtes, et un autre « passage du Nord-Est » s’ouvrira, de l’océan Arctique au pôle Nord. Cette mer à venir sera sillonnée d’icebergs capables de faire dévier toute navigation et de couler le plus fier des bateaux.

L’humanité est une espèce vaniteuse qui aime insister sur sa capacité à subjuguer le monde. Elle ferait bien de se rappeler que la guerre contre la nature est perdue d’avance. Que peut la littérature face à un tel état de choses ? William Faulkner affirmait, de façon un peu cow-boy, que le seul sujet sur lequel il valait la peine d’écrire était « les conflits du cœur humain avec lui-même ». Aurait-il oublié que nous sommes de drôles d’animaux qui, malgré tous leurs artifices, n’ont pas vraiment dépassé l’état de nature, qu’elle soit humaine ou autre ? Et que nous avons en partage avec le monde ce cœur qui bat en nous ?

Une mer de larmes

Roman en vers publié en 1969, La fille de Christophe Colomb, de Réjean Ducharme, raconte la guerre que mènent les animaux de la planète Terre contre l’espèce humaine, le tout à partir de Colombe Colomb, fille du « découvreur de l’Amérique », et d’un œuf. C’est sans doute le plus étrange des romans de Ducharme. C’est aussi l’un de ceux qui furent les moins bien reçus, et des plus chichement commentés.

La forme, déjà, alarme. La fille de Christophe Colomb est une épopée versifiée. D’un genre littéraire propre à installer les mythes fondateurs d’une civilisation ou à claironner l’invention d’une littérature nationale. Pensez à Gilgamesh, à L’Iliade, ou au Kalevala des Finnois. Aucun auteur québécois, depuis le Tonkorou, « poème rustique » de Pamphile Le May publié en 1888, ne s’était risqué à un tel exercice. Ducharme s’applique à absorber des formes surannées, des formes aimées, tirées de la « Grande Littérature », pour les « médiocriser ». Contrairement à Le May, son prédécesseur propagandiste, Ducharme dresse le constat d’une déconfiture. Comme cette contre-épopée qu’est Don Quichotte, le roman de Ducharme s’en trouve nimbé d’une aura mélancolique et quelque peu bricolée.

La fille de Christophe Colomb est composé de 196 chants en quatrains rimés de façon parfois fort douteuse. Un réjouissant tissu d’aventures picaresques et d’artifices verbaux, où la niaiserie grave le dispute à la beauté pure ou encore à l’horreur la plus totale. Ducharme nous projette dans un univers de langage où tout est possible (sauf de ne pas rimer). Ce roman n’est pas croyable, et pourtant.

Semblable à celle du tout premier roman québécois, L’influence d’un livre (plus tard intitulé Le chercheur de trésors), de Philippe-Ignace-François Aubert de Gaspé (1837), l’intrigue de La fille de Christophe Colomb est propulsée par le sacrifice d’une humble volaille. L’action du roman s’ouvre sur une folle poursuite sur l’île imaginaire de Manne. Un fils de notable, mû par l’avarice, pourchasse une poule au cœur d’or à travers les rues. Avant de mourir, celle-ci pond au pied de l’explorateur, d’où sortira Colombe, notre chercheuse de trésors.

Cette Colombe passe ses journées à marcher sur l’eau, pêchant à l’arc pour satisfaire l’appétit insatiable de son père. Après la mort accidentelle de ce dernier des suites d’une mauvaise décision culinaire, Colombe en conclut que « pêcher, c’est tuer ». Elle veut comprendre sa faute et remédier à sa solitude. La voilà qui sillonne la planète en quête d’amis. Tout en allant de déception en déception.

Pendant ce temps, au ciel, Al Capone, qui a usurpé la place de Dieu, suit l’action de loin en attendant de récolter les profits du malheur. Quant à l’Auteur, il multiplie les apartés apologétiques, comme pour nous signifier que tout cela n’est pas que littérature. Il veut en effet nous persuader que les faits et gestes de Colombe appartiennent à une inactualité vécue. Celle de la littérature, ou du mythe qui, comme dirait l’historien latin Saluste, compte au nombre de « ces choses qui ne sont jamais arrivées mais sont toujours vraies ». L’Auteur insiste : « Cette belle histoire, croyez-le ou non, fut vécue. / Elle m’a été imposée comme un passé par quelque chose / Que j’ai dans la tête mais que je n’entends plus […] »

Colombe n’a pas lu Saluste. Ni aucun autre auteur d’ailleurs. C’est une belle innocente, appliquant les principes chrétiens à la lettre, et dont elle attend des miracles. Tous ses malheurs viennent du fait qu’elle est la plus belle, la plus désirable d’entre toutes les filles, et qu’elle n’y comprend rien. Des jaloux lui imposent des corvées à la manière de l’entourage de Cendrillon. Tout un chacun, garçons ou filles, réclame un morceau d’elle. Quand ils n’ont pas ce qu’ils veulent, ils jouent à la vierge offensée. Qu’on lui arrache les yeux ? Elle se fait poser des diamants à la place ! Qu’on la démembre ? Elle se remet en forme !

Épuisée par son périple, Colombe revient aux sources de son histoire et découvre une île de Manne engloutie par ses citoyens, qui veulent profiter des indemnités d’assurances. Colombe comprend qu’elle doit, pour de bon, laisser derrière le monde d’avant. L’adoption d’une chienne perdue, qu’elle baptise — l’innocente ! — du nom de Jean-Sébastien Cabot, précipite l’action. Plus d’illusion sur la vraie nature des choses. Colombe sera désormais amie des seuls animaux, une mère substitut pour une armée de bêtes. Contrainte, bien malgré elle, d’errer par le monde. Et à verser une mer de larmes.

La découverte du monde en Amérique

La fille de Christophe Colomb a été écrit en à peine un mois et demi, de mai à juin 1966, entre Québec et Saint John’s, à Terre-Neuve. Alors que le Tout-Montréal vibre dans l’expectative de la Terre des Hommes d’Expo 67, Ducharme fuit à Vinland pour s’appliquer à écrire un roman d’apocalypse animale. L’auteur, qui ne quittera jamais les confins de l’Amérique du Nord, entreprend d’y projeter le monde entier.

Le jeune homme de lettres est effarouché par l’attention qu’il suscite. L’avalée des avalés vient d’être publié chez Gallimard. C’est la grande porte de la littérature qui s’ouvre, la consécration. Deux autres romans, soumis en même temps à l’éditeur français, Le nez qui voque et L’océantume, paraîtront coup sur coup en 1967 et 1968. Au Québec, des journalistes et des universitaires, leurs réflexes de colonisés consentants affinés jusqu’à la perfection, se sont mis en tête de le traquer, comme le yéti ou le dodo, pour prouver son existence, que certains mettent en doute. Ce succès, ce talent, ce secret, ça ne se peut pas, se dit-on. Et pourtant.

Pourquoi ne pas accepter que la découverte du monde et de la littérature puisse avoir lieu partout et en tout temps ? Les œuvres de jeunesse sont derrière. La fille de Christophe Colomb marque l’arrivée d’un jeune homme hypersensible dans un nouveau monde. Son épopée de la défaite humaine est un acte de haute liberté littéraire, autant que d’humilité : le geste inquiet d’un écrivain fraîchement adoubé, naufragé sur le rivage de « cette région intime et obscure » qu’il devra explorer seul, dont lui a parlé Marie-Claire Blais dans une lettre.

Cimetière marin

La fiction, il ne faut pas l’oublier, tient sa nature de la vie. Difficile, lorsqu’on entre en littérature, de ne pas la voir comme un réservoir de métaphores.

Comment oublier la mer qui monte autour de nous ? Ou l’eau qui coule à la source de l’œuvre de Ducharme ? Océantume, Lactume… L’Amérique, comme il ne cesse de le rappeler, affiche un nom littéralement « amer », tout en étant une terre où l’eau est abondante et les grandes navigations, nombreuses. Comme si la vie était elle-même une métaphore de l’eau.

Ce qu’elle est, d’une certaine façon. Réjean Lavallée Ducharme est tombé dans ce monde à Saint-Félix-de-Valois, sur les terres fertiles de Lanaudière nourries par le till d’anciens glaciers. Sa mère s’appelait Nina, à l’instar de l’une des caravelles de Christophe Colomb. Son père s’appelait Omer. Un jour, ce dernier dira à son fils adolescent, qui lui a avoué son désir d’écrire : « Au lieu de faire ça, tu devrais te crisser à l’eau. » Le père ne croyait pas si bien dire…

La famille s’installe sur une île du lac Saint-Pierre. Il n’est rien, paraît-il, que le petit Réjean aime tant que de guetter le passage des navires. C’est un premier de classe et un ami des animaux, écumant l’archipel en compagnie de son chien. Un fort en thème, conscient que les îles où il grandit sont les vestiges d’une mer immémoriale, dont les eaux salées, déferlant par l’estuaire à la fonte des glaces, recouvraient le territoire où nous menons nos vies. Et que si des géologues lui ont donné le nom de Champlain, ce n’est là que fausse gloire, car cette mer a découvert l’Amérique bien avant nous.

D’ailleurs sa découverte n’a jamais pris fin. Quand mes aventures d’écriture m’ont porté, à la fin de l’été dernier, au sommet de la montagne Coupée, dans le voisinage d’enfance de Réjean Ducharme, l’idée de visiter sa tombe a germé en moi. On voyait la brume, depuis le haut de la montagne, napper les anciens fonds marins. J’ai roulé sous la pluie jusqu’au village de son repos. Le GPS m’a induit en erreur. J’ai dû trouver par déduction le chemin vers l’église et son petit cimetière. J’y suis entré par le mauvais côté. Il m’a fallu faire le tour des pierres tombales avant de trouver celle que je cherchais.

Tout le monde, ou à peu près, dans les environs, semble s’appeler Ducharme, ou bien Roch — ce qui rend l’écho du pseudonyme Roch Plante, que s’était donné Réjean Ducharme pour réaliser ses Trophoux, des assemblages d’objets trouvés. J’en étais venu à croire à une blague posthume et qu’il n’était pas inhumé ici quand j’ai aperçu une pierre tombale couronnée de fleurs en plastique. L’espace avait manqué, et le nom de Claire, sa compagne, s’était retrouvé à la base du monument. Réjean Ducharme reposait ainsi, noyé, avec son amour, au fond de la mer d’Avant. Une fois de plus, ce n’était pas croyable. Enfin, presque. Sauf à l’écrire.

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