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Éditorial
Le Monde
Cinq ans après le retour au pouvoir des talibans par la force, marqué depuis par l’extrême violence de l’effacement des femmes dans le pays, comment comprendre la normalisation amorcée du régime sur la scène internationale ? L’Europe doit respecter ses principes et agir de manière collective, sous peine de connaître la faillite morale et la déchéance géopolitique dans cette partie du monde.
Publié aujourd’hui à 11h30 Temps de Lecture 2 min.
Enfermé dans sa folie sectaire et sa sidérante brutalité, le régime taliban d’Afghanistan met en œuvre la négation de la moitié de l’humanité dans un silence sinistre. La communauté internationale tâtonne même toujours autour du terme adéquat pour embrasser l’horreur que subissent les femmes de ce pays d’Asie centrale. « Apartheid de genre », « persécution », « gynécide »… Il manque un concept pour affronter cette incongruité historique et poursuivre ses auteurs criminels. Brouillard des mots, abandon de fait des victimes.
Les talibans ont paradé, le 15 août, à Kaboul, pour fêter le cinquième anniversaire de leur retour au pouvoir par la force. Seuls les hommes ont hissé les drapeaux d’une indépendance recouvrée. Après vingt années d’occupation occidentale, ces chefs de guerre, islamistes rigoristes, ont sans peine mis leur joug sur la société. Les promesses que celle-ci avait reçues des Américains et des Européens entre 2001 et 2021 – les filles seraient éduquées, le droit les accompagnerait, plus jamais l’on ne retournerait à l’archaïque patriarcat du pays –, ont été abandonnées.
Après avoir interdit aux femmes de sortir de chez elles, d’étudier, de travailler, de chanter, les talibans misent sur le temps long. La peur a imposé depuis cinq ans le respect des nouvelles règles, qui à présent s’enracinent. Les hommes s’en accommodent. Pire, ils prennent sans déplaisir ce pouvoir qui contamine l’intimité de leur vie privée. Le décret numéro 18 de mai autorise le mariage des fillettes. Le décret numéro 12 de janvier avait hiérarchisé les êtres vivants et légalisé la violence des époux, plaçant les femmes en bas de l’échelle, avec les esclaves.
Des filles afghanes suivant un cours dispensé par leur père, à leur domicile de Kaboul, le 6 août 2026. Dans ce pays rural, les chèvres sont désormais mieux traitées que les Afghanes. L’espoir s’amenuise. Les fils rudoient leur mère et leurs sœurs. Les maris frappent légalement. Les écoles primaires laissent place aux madrasas. Des enfants se suicident. Des détenues sont torturées et violées. Celles qui tenaient des positions publiques ont été tuées, leur cadavre a été laissé à la rue. L’extrême violence de cet effacement se mesure à ce fait ahurissant mis en évidence par notre reporter Annick Cojean, revenue de Kaboul avec des dizaines de témoignages : les Afghanes elles-mêmes demeurent dans l’incrédulité de ce qui leur arrive.
Comment pourraient-elles comprendre la normalisation amorcée du régime sur la scène internationale ? De Pékin à Moscou, de Delhi à Washington, les canaux diplomatiques sont rouverts, les appétits de puissance et de minerais se réveillent sur une terre qui a toujours vu s’affronter les empires. En juin, une première délégation talibane a été reçue à Bruxelles pour traiter de la maîtrise des flux migratoires. Une indignité qualifiée de « réunion technique » par la Commission européenne, de rendez-vous « historique » à Kaboul.
L’Afghanistan, où 22 millions de personnes dépendent de l’aide humanitaire, espère récupérer ses réserves financières bloquées depuis 2021 et voir les sanctions internationales allégées. Mais le régime ne négociera pas son projet d’apartheid de genre. L’Europe risque la faillite morale et la déchéance géopolitique dans cette partie du monde. Si elle veut s’y réengager, elle n’a d’autre choix que de suivre des principes, d’agir de façon collective, sans insulter par de mesquines transactions le courage immense des Afghanes.
Le Monde


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