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Chaque année, aux Oscar, on a l’impression de revoir le même scénario : on souligne quelques avancées pour les femmes en réalisation, présentées comme des preuves de progrès, et l’industrie se félicite en tapant des mains. Pourtant, quand Chloé Zhao est seulement la deuxième femme de l’histoire à être nommée deux fois comme meilleure réalisatrice (après Jane Campion), quelque chose cloche. Deux femmes en presque cent ans. Ce chiffre, à lui seul, dit tout. Il évoque une reconnaissance rare, presque accidentelle, comme si les femmes pouvaient signer un grand film sans jamais s’inscrire durablement dans le paysage. Comme si chaque œuvre devait sans cesse prouver qu’elle mérite d’exister. Chez les hommes, on parle de trajectoire et de continuité. Chez les femmes, chaque film semble devoir refaire ses preuves, comme si leur carrière n’était jamais acquise. Les exemples ne manquent pas et racontent tous la même histoire. Little Women de Greta Gerwig, immense succès critique et populaire, est nommé pour le meilleur film, mais sa réalisatrice est exclue de la catégorie de la meilleure réalisation, finalement remportée par Bong Joon-ho pour Parasite. Même scénario pour Selma d’Ava DuVernay, film historique majeur, lui aussi nommé pour le meilleur film et récompensé pour sa chanson, sans que DuVernay soit reconnue en réalisation, l’Oscar étant allé à Alejandro González Iñárritu pour Birdman. Sofia Coppola, avec Lost in Translation, gagne l’Oscar du scénario, mais pas celui de la réalisation, attribué à Peter Jackson. Plus récemment, Lady Bird, encore signé Greta Gerwig, est nommé dans plusieurs catégories sans décrocher la réalisation, remportée par Guillermo del Toro. Et d’autres films aujourd’hui considérés comme essentiels, comme Beau travail de Claire Denis ou American Psycho de Mary Harron, ont été complètement ignorés à leur sortie. Des films forts, durables, souvent réévalués avec le temps, mais dont la reconnaissance s’est arrêtée là où elle aurait dû se poursuivre. Le problème n’est ni le talent ni le succès. Le problème, c’est la répétition. Être reconnu une fois, c’est marquant. Être reconnu plusieurs fois, c’est ce qui construit une légitimité. Natalie Portman l’a récemment rappelé au Sundance Film Festival : plusieurs des meilleurs films qu’elle a vus cette année ont été réalisés par des femmes, mais n’ont pas été reconnus au moment des récompenses. Selon elle, cela montre à quel point les obstacles persistent à tous les niveaux, même lorsque les œuvres sont aimées du public et saluées par la critique. Ce ne sont pas des revendications militantes déguisées, mais des constats simples : ces films sont solides, maîtrisés, reconnus partout sauf au moment précis où la reconnaissance devrait se répéter.
Cette mécanique se retrouve aussi au Québec, malgré notre tendance à nous croire plus progressistes. Depuis la création des prix Jutra, devenus les prix Iris, la meilleure réalisation a été remise à des femmes seulement huit fois, en plus de vingt-cinq ans. Huit victoires, réparties entre quelques réalisatrices que je tiens à nommer ici : Lyne Charlebois, Louise Archambault, Léa Pool, Sophie Deraspe, Anaïs Barbeau-Lavalette, Monia Chokri, ainsi que Sophie Dupuis, la seule réalisatrice récompensée plus d’une fois. Pourtant, les films sont là. Les œuvres sont là. Les carrières aussi. La question n’est donc pas : « Où sont les femmes ? » Elles sont là. La vraie question est : « Pourquoi la reconnaissance ne se répète-t-elle pas ? » Certains diront que je cherche des poux, que les films primés au fil des décennies méritaient leur prix, et qu’on ne va tout de même pas commencer à faire gagner des œuvres simplement parce qu’elles ont été réalisées par des femmes. Cet argument revient souvent, comme un réflexe de défense. Il donne l’illusion d’un attachement au mérite, alors qu’il sert surtout à figer les choses. Personne ne prétend que les films récompensés étaient mauvais ni qu’ils devraient être déboulonnés. Le problème est ailleurs : dans un système qui, année après année, reconnaît le talent féminin comme une exception, jamais comme une continuité. En se réfugiant derrière l’idée que « le meilleur gagne », on évite de se demander pourquoi ce « meilleur » prend presque toujours le même visage. Cette idée est mesquine, parce qu’elle réduit toute critique à une accusation de favoritisme. Elle est dangereuse, parce qu’elle empêche de remettre en question les mécanismes invisibles qui façonnent les carrières : l’accès au financement, la confiance accordée pour un deuxième ou un troisième film, la patience face aux échecs dont certains réalisateurs ont largement bénéficié (parlez-en à Martin Scorsese) et la liberté de se réinventer. Chez les hommes, une œuvre moins réussie est perçue comme une étape. Chez les femmes, elle devient une preuve. Une preuve qu’il fallait se méfier, qu’il ne fallait peut-être pas recommencer. Cette asymétrie ne se voit pas dans une seule soirée de gala, mais s’accumule sur des décennies. En refusant de nommer ces déséquilibres, on fait comme si l’inégalité allait de soi et que tout relevait du hasard. On prétend que le talent finit toujours par être reconnu, alors que les chiffres racontent une autre histoire : celle de trajectoires interrompues, de carrières freinées et de reconnaissances ponctuelles qui ne débouchent jamais sur une légitimité durable.
Cette réflexion prend encore plus de sens autour du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, qui coïncide avec le changement d’heure. On avance l’horloge, on perd une heure de sommeil, et on appelle ça le progrès. En cinéma, pour les femmes, ça ressemble souvent à ça : on fait des pas symboliques, mais on continue de perdre du temps réel. Du temps de carrière, du temps de confiance, mais aussi du temps pour s’installer durablement. Chaque nomination devient un événement exceptionnel, presque un exploit, alors qu’elle devrait être une continuité normale. Tant que les femmes resteront des exceptions qu’on souligne au lieu de trajectoires qu’on soutient, il ne s’agira pas d’égalité, mais de gestion d’image. Le vrai progrès ne viendra pas d’un discours rassurant ou d’une bonne soirée de gala, mais d’un changement profond dans la façon dont on accorde, répète et maintient la reconnaissance. Tant qu’on fera comme si le talent féminin avait une date d’expiration, on continuera d’appeler progrès ce qui n’est, au fond, qu’un retard bien maquillé.


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