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« Dans les circonstances actuelles, où l'effort principal de la Nation doit se concentrer sur la poursuite déterminée de la lutte contre l'inflation et du redressement de l'économie française, j'ai reçu du Président de la République la charge de diriger le gouvernement. Si j'ai consacré jusqu'ici mon activité au seul service public, je n'appartiens à aucune formation politique et je n'ai pas le grand honneur d'être un parlementaire. Nul n'ignore cependant mon attachement et mon dévouement aux grandes orientations qu'ont définies et appliquées les trois Présidents de la Ve République. Ai-je besoin d'ajouter que je porte la plus grande considération aux élus du peuple français, que j'attache la plus grande importance à l'action du Parlement en matière de législation et de contrôle de l'action gouvernementale, que je souhaite profondément mériter et recevoir son concours et son soutien. » (Raymond Barre, le 5 octobre 1976 dans l'hémicycle).
Il y a cinquante ans, le 5 octobre 1976, à la tribune de l'Assemblée Nationale, Raymond Barre, nouveau Premier Ministre, a prononcé sa déclaration de politique générale devant les députés. Exercice toujours studieux, crucial, point culminant d'une carrière pour une personnalité politique qui n'a pas atteint le Graal, à savoir l'Élysée. On peut la lire à ce lien.
Lorsque Raymond Barre a été nommé par le Président Valéry Giscard d'Estaing le 26 août 1976, il n'était pas connu du grand public, seulement des observateurs politiques et économiques. L'air de rien, aspect bonhomme et en même temps, ferme et rigoureux pour ne pas dire rugueux, volonté de fer dans un corps rond, comme on se plaisait de le décrire, Raymond Barre n'imaginait pas qu'il allait diriger le gouvernement parmi les plus longs de la République française, près de cinq ans, juste dépassé par Georges Pompidou. Il allait être ensuite dépassé en longévité par Lionel Jospin et François Fillon un peu plus tard.
Il avait déjà présenté ce qu'on allait appeler le Plan Barre, à savoir le premier plan de rigueur pour assainir les finances publiques et surtout juguler l'inflation (qui risquait d'être à deux chiffres). Conséquence du premier choc pétrolier, la situation économique et financière de la France n'était pas au beau fixe et pendant ces cinquante années qui allaient venir, la France serait toujours dans une sorte de fuite en avant pour s'adapter aux conjonctures économiques internationales. La déclaration de politique générale n'était donc pas éloignée de la présentation du budget pour l'année 1977, qui serait le premier budget de rigueur de la France moderne.
Il a indiqué d'entrée de jeu qu'il comptait engager la responsabilité de son gouvernement pour la loi de finances, en application de l'article 49 alinéa 3 de la Constitution. Et on retrouve la même recommandation que celle de Sébastien Lecornu pour le budget 2027 : « Le gouvernement est prêt à accepter les améliorations qui seraient proposées à son projet, mais il n'entend pas le laisser défigurer. ». Une autre phrase ressemble étrangement à la situation actuelle : « En acceptant sans retard des mesures énergiques, nous nous donnons les moyens d'éviter à terme des mesures plus brutales et plus douloureuses. ».
Raymond Barre a également évoqué l'atout de cumuler le poste de Premier Ministre et celui de Ministre de l'Économie et des Finances, pour s'attaquer au problème prioritaire, l'inflation : « Ce sont l'importance de l'enjeu et l'ampleur de l'action qui expliquent le cumul par le même homme au sein du gouvernement des fonctions de Premier Ministre et de celles de Ministre de l'Économie et des Finances. Ce n'est pas le Ministre de l'Économie et des Finances qui est, de surcroît, Premier Ministre ; c'est le Premier Ministre qui est, en même temps, Ministre de l'Économie et des finances. Que personne ne s'y trompe. C'est la raison pour laquelle je souhaite vous exposer largement, non seulement la politique du gouvernement en matière de lutte contre l'inflation, mais aussi l'ensemble de l'action à venir dans le domaine intérieur comme dans le domaine international. La grande affaire pour le gouvernement est de conduire la lutte contre la hausse des prix. ».
En l'écoutant, on se rend compte à quel point le temps est désormais révolu : à l'époque, les parlementaires s'écoutaient et lisaient des textes abscons, pas franchement sexy, avec de longs développements. Aujourd'hui, c'est le règne de la petite phrase et de l'idée à quelques mots. Bon, ne soyons pas trop nostalgiques, la petite phrase était importante à la radio et à la télévision déjà à l'époque, mais maintenant, c'est nettement pire, le débat politique est carrément vide de sens politique.
Pour commencer, je vais proposer un extrait de cette déclaration, souvent rappelé pour fustiger son auteur à cause de la découverte de fonds secrets révélés après la mort de Raymond Barre. Je ne vais pas ici en parler expressément car il est mort et ne peut donc pas avoir un procès équitable avec une défense et des explications, mais a priori, il s'agissait d'un trésor de guerre probablement acquis après Matignon. Ce qui signifie que la déclaration en question restait probablement sincère.
En effet, parmi ses objectifs, il voulait lutter contre la fraude fiscale : « La justice sociale ne repose pas seulement sur un effort de solidarité nationale, mais aussi sur une réduction des illégalités. La première démarche en ce domaine est de faire disparaître la fraude fiscale. Celle-ci crée des privilèges iniques auxquels les Français sont de plus en plus sensibles. Sait-on cependant que, grâce à l'action déjà menée, pour la seule année 1975, près de dix milliards de francs ont été récupérés ? L'effort entrepris sera donc poursuivi et développé. Je confirme les instructions données antérieurement pour que le contrôle n'attaque que les vrais fraudeurs sans risque d'arbitraire et que les procédures contraignantes soient utilisées avec discernement. Mais la prévention et l'information comptent autant que la répression ; les services fiscaux vont donc multiplier les efforts pour aider les contribuables de bonne foi à accomplir leur devoir fiscal. De telles dispositions d'esprit attestent que ce n'est pas seulement par la fermeté à l'endroit des fraudeurs que le gouvernement entend réconcilier les Français avec l'impôt. En ce sens, il ne fera preuve d'aucune faiblesse à l'égard de ceux qui cherchent à dresser les Français contre le contrôle fiscal. ».
Le contenu de sa politique peut être résumé par cette introduction : « Je me limite ici à en exposer les principes. Retour à l'équilibre budgétaire et modération de la croissance de la masse monétaire : action directe sur les prix, d'abord par leur gel temporaire, puis par la réduction de la taxe sur la valeur ajoutée et une hausse limitée des tarifs publics ; action sur la croissance des revenus nominaux par la fixation du principe du maintien du pouvoir d'achat, des rémunérations ; action sur la consommation d'énergie, pour faciliter le redressement de notre commerce extérieur ; initiations aux investissements et aux exportations pour soutenir la croissance. Les dispositions économiques de ce programme ont été dosées avec soin, de manière à éviter de recourir à une réduction volontaire de l'activité économique. Elles ont été choisies dans un souci de justice sociale. Elles font porter l'effort sur toutes les catégories de la population, en tenant compte des possibilités de chacune et en limitant plus particulièrement la charge fiscale qui pèse sur les titulaires de faibles et moyens revenus. ».
La déclaration politique a pu être assimilée à un petit cours d'économie, ce qui n'était pas sans intérêt pour de nombreux députés ignorant ce domaine. On regrette d'ailleurs que ce genre de cours d'économie n'existe plus de nos jours pour faire admettre le principe de réalité à certains idéologues en Chambre.
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Raymond Barre a d'ailleurs critiqué certains travers de la vie politique qui sont toujours actuels : « J'ai été frappé par certaines critiques faites au programme de lutte contre l'inflation selon lesquelles le dispositif retenu manquerait d'imagination et d'innovation. C'est une curieuse habitude de notre époque que de redouter la simplicité. C'en est une autre de considérer telle ou telle mesure symbolique comme le substitut parfait d'une politique d'ensemble adaptée aux buts recherchés. J'ai présenté un diagnostic sans complaisance de la situation économique et j'en ai déduit les mesures à appliquer. La question n'est pas, en effet, d'inventer des moyens nouveaux, mais d'avoir la volonté de choisir et d'appliquer les remèdes qui s'imposent. Lorsque j'entends certains affirmer que pour lutter contre l'inflation, il est nécessaire de changer le système social ou de promouvoir des modèles utopiques de société, j'éprouve un sentiment d'inquiétude. Aucun pays industrialisé ne combat l'inflation en provoquant des bouleversements économiques et sociaux ou en poursuivant des chimères. ».
Et de s'inquiéter : « Encore faudrait-il, pour que l'opinion jugeât équitablement du programme proposé par le gouvernement, que celui-ci ne soit pas systématiquement déformé par des interprétations tendancieuses et que certaines de ses dispositions les plus importantes, en particulier celles qui expriment une volonté de justice, ne soient pas couvertes par un étrange silence. Que le programme du gouvernement ait pu être contesté violemment avant même qu'il soit connu, voilà qui ne respecte guère les règles élémentaires d'une discussion démocratique. Que l'on s'efforce de présenter aux travailleurs l'action entreprise, prise comme une agression contre leur pouvoir d'achat alors qu'elle se propose au contraire de le maintenir voilà une singulière désinvolture ! Que des organisations multiplient manifestations et cortèges pour défendre des intérêts catégoriels, voilà bien une étrange manière de servir l'intérêt national !Pourquoi un tel déchaînement ? Craint-on que la politique gouvernementale ne réussisse et ne porte ainsi atteinte à certaines ambitions politiques, avouées ou inavouées ? Le gouvernement, qui n'est inspiré dans cette affaire d'aucun autre intérêt que celui de la Nation a le devoir de dire que si les Français se refusent, sous des prétextes divers, à l'effort qui leur est demandé, notre pays a toutes les chances de s'engager dans un processus dont chacun de nous doit redouter l'issue. ».
Parmi les préoccupations du professeur Raymond Barre, économiste distingué à l'université, il y a le comportement de ses collègues : « Permettez à l'universitaire qui vous parle d'insister plus particulièrement sur la responsabilité des universités. La liberté de ces établissements doit permettre de donner à notre enseignement la qualité dont il ne pourrait se passer. Mais la liberté implique que les universités se sentent responsables devant l'État d'un usage raisonnable des ressources mises à leur disposition. Elles doivent aussi se sentir responsables devant l'opinion française, qui comprend mal que des lieux de réflexion et de raison deviennent des champs clos où triomphent les passions les plus désordonnées. Elles doivent enfin se sentir responsables devant la communauté scientifique internationale. Le rang de notre pays dans le monde sera fonction de la qualité de notre enseignement supérieur et des résultats de notre recherche scientifique. Le gouvernement aidera l'Université. Mais à toutes les familles, à tous les maîtres, à tous les jeunes de France qui participent aux divers ordres d'enseignement, je voudrais soumettre un texte de Platon : "Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu'ils ne reconnaissent plus" au-dessus d'eux l'autorité de rien et de personne, alors c'est en toute beauté et en toute jeunesse le début de la tyrannie. ». Un beau texte qu'on pourrait proposer aux lycéens casseurs et incendiaires de lycées d'aujourd'hui.
Le chef du gouvernement a également apporté sa conception de la solidarité nationale : « La solidarité nationale doit jouer d'abord en faveur des catégories de Français qui en ont le plus besoin : personnes âgées, veuves, handicapés, immigrés. Elle doit aussi s'exercer à l'égard des personnes aux revenus les plus modestes et aux conditions de travail les plus pénibles. Elle doit particulièrement inspirer la politique de la famille conformément aux orientations qui ont été arrêtées par le Président de la République. L'effort entrepris dans ce domaine portera d'abord sur les prestations. C'est ainsi qu'en 1977 sera proposée au Parlement une réforme importante comportant la création d'une prestation nouvelle, le complément familial, qui se substituera aux actuelles allocations. Mais une véritable politique de la famille doit aller delà des prestations. Elle doit d'abord offrir à chacun la possibilité de mieux concilier la vie professionnelle et la vie familiale. Elle doit aussi conduire à l'épanouissement de la vie de famille en lui apportant les facilités indispensables. Mener à bien une authentique politique de la famille, c'est aussi apporter une solution aux graves problèmes que pose la crise de la natalité. Si chaque génération se sent redevable à l'égard de celles qui l'ont précédée, elle doit être consciente aussi des charges qu'elle assume à l'égard de celles qui la suivront. Malgré les signes récents d'un ralentissement de la tendance à la baisse de la natalité en France, nous devons être conscients des dangers qui nous guettent : il y va de notre devenir collectif. ».
Grand Européen et ancien Vice-Président de la Commission Européenne, Raymond Barre allait porter devant l'Assemblée Nationale l'instauration de l'élection du Parlement Européen au suffrage universel direct : « Le progrès devra se faire (…) en poursuivant progressivement l'édification d'une union européenne de type confédéral, amorcée par la création du Conseil européen et les décisions qu'il a prises. Il en est une, parmi celles-ci, sur laquelle je m'arrête : l'élection au suffrage universel direct de l'Assemblée parlementaire européenne. Vous aurez à en débattre lorsque, au printemps prochain, vous serez appelés à donner votre approbation au texte adopté par le conseil des Communautés. Je n'essaie nullement de minimiser la signification que peut avoir ce changement du mode d'élection, au demeurant, prévu dès l'origine par les traités. Certains craignent que ce changement ne conduise à une sorte de coup de force, la nouvelle assemblée européenne s'arrogeant des prérogatives indues ; c'est douter de son respect à l'égard des traités. C'est sans nul doute méconnaître la vigilance des parlementaires nationaux à l'égard de tout empiétement sur les attributions qu'ils ont le pouvoir d'exercer. C'est en tout cas se tromper sur la résolution du gouvernement français que j'ai l'honneur de diriger, de maintenir les distinctions qui s'imposent entre la plénitude de la souveraineté nationale et les compétences d'attribution confiées par traité aux institutions de la Communauté. Dans sa démarche à l'égard de l'Europe, le gouvernement n'a pas de complexe à avoir parce qu'il défend les intérêts de son pays. C'est en effet son devoir. Mais son devoir est aussi de distinguer clairement l'intérêt à long terme et d'agir en conséquence. ».
La suite, ce fut une opposition systématique des socialistes menés par François Mitterrand (qui est intervenu à la tribune en répondant à cette déclaration, entre autres orateurs), et une opposition plus feutrée des gaullistes menés par Jacques Chirac, et cela pendant près de cinq années. Raymond Barre a sans doute été l'un des Premiers Ministres les plus aguerris de la Cinquième République !
Sylvain Rakotoarison (03 octobre 2026)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Raymond Barre la rigueur.
Déclaration de politique générale du Premier Ministre Raymond Barre le 5 octobre 1976 dans l'hémicycle de l'Assemblée Nationale à Paris (texte intégral).
Le Plan Barre, 50 ans plus tard : la France vit au-dessus de ses moyens !
Raymond Barre à la barre !
Mon Raymond Barre à moi !
Un véritable homme d’État (25 août 2017).
Disparition de Raymond Barre (25 août 2007).
Raymond Barre absent de l’élection présidentielle (12 avril 2007).
La dernière interview de Raymond Barre le 1er mars 2007 sur France Culture (texte intégral).
Triste vieillesse (8 mars 2007).
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