Neuf villages ont disparu du paysage meusien en 1916, pulvérisés par l’artillerie la plus intense jamais déployée jusqu’alors sur un espace aussi restreint. Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Douaumont, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux, Louvemont-Côte-du-Poivre, Ornes et Vaux-devant-Damloup : neuf villages fantômes détruits par les bombardements durant la bataille de Verdun en 1916. Plus d’un siècle après, huit d’entre eux n’ont toujours pas retrouvé d’habitants permanents, et chacun dispose pourtant, sur le papier, d’un maire officiellement nommé.
À retenir
- Neuf villages français ont disparu en dix mois de bataille en 1916 : qu’en est-il devenu ?
- Comment un village peut-il avoir un maire alors qu’aucun citoyen n’y habite depuis plus d’un siècle ?
- La « zone rouge » : une décision administrative qui a façonné le destin de 120 000 hectares en France
Sommaire
- Dix mois d’enfer qui ont rayé des communes de la carte
- Une zone rouge où l’on n’a jamais pu revenir vivre
- Un maire, deux adjoints, aucun électeur à convaincre
- Trois villages ont quand même vu revenir quelques âmes
Dix mois d’enfer qui ont rayé des communes de la carte
La bataille de Verdun s’étire de février à décembre 1916, dans un déluge de feu qui reste, un siècle plus tard, la référence absolue de la boucherie industrielle. La ligne de front est préservée au coût vertigineux de 377 000 victimes françaises et 337 000 allemandes, soit plus de 714 000 hommes tués ou blessés en dix mois pour quelques kilomètres carrés de terrain dévasté. Un chiffre qui donne le vertige : c’est comme si toute la population d’une ville comme Nice avait été fauchée en moins d’un an, pour la conquête d’un mouchoir de poche.
Ces neuf villages se trouvaient précisément au cœur du dispositif. Ces villages doivent leur histoire tragique à leur situation géographique : les neuf villages meusiens se situent au cœur de la bataille de Verdun, qui dure de février à décembre 1916. Les maisons, les églises, les fermes ont été littéralement pulvérisées sous des tonnes d’obus, à tel point qu’il ne restait, à l’armistice, aucune structure debout permettant d’envisager une reconstruction classique.
Une zone rouge où l’on n’a jamais pu revenir vivre
Le sort de ces villages ne s’est pas joué sur le terrain militaire, mais dans les bureaux de l’administration, dès la sortie de la guerre. Une loi d’avril 1919 permet à l’État de racheter les terrains dans ce qui est qualifié de « zone rouge » : dans cette zone, l’État considère que la quantité de munitions enfouies, le nombre de corps de soldats encore présents et le coût de la reconstruction sont tels que les terrains sont inconstructibles et doivent simplement être reboisés. Cette zone rouge n’était pas qu’une formalité administrative locale : elle représente 120 000 hectares de champs de bataille en France, et la loi interdit encore aujourd’hui toute activité dans cette zone, en raison des restes de corps, de munitions et des dégâts physiques majeurs sur le paysage.
Impossible, donc, de simplement rebâtir des maisons sur un sol saturé d’explosifs. Les terrains ont été rachetés par l’État et confiés en grande partie à la forêt, qui a repris ses droits sur ce qui fut autrefois des rues, des places, des cimetières.
Sur ces neuf communes, une seule a réussi son pari de renaissance : Vaux-devant-Damloup, tombé le 31 mars et reconquis le 3 novembre 1916, est le seul « village détruit » à avoir été reconstruit. Les huit autres sont restées à l’état de traces au sol, de fondations enfouies sous la mousse, de plaques de rue plantées au milieu des fourrés indiquant l’emplacement d’une boulangerie ou d’une école disparues.
Un maire, deux adjoints, aucun électeur à convaincre
Plutôt que de rayer purement et simplement ces communes du répertoire administratif français, l’État a choisi une solution singulière, presque poétique dans son formalisme. Après la guerre, il a été décidé de ne pas les rattacher à d’autres communes et ainsi de conserver leur mémoire. Depuis la loi du 18 octobre 1919, ils sont administrés par un conseil municipal de trois membres nommés par le préfet de la Meuse, avec un maire et deux adjoints. Ils ont toutes les prérogatives d’un maire, à l’exception du vote pour les sénatoriales.
Concrètement, ces édiles gèrent un petit budget municipal, entretiennent les chapelles commémoratives et veillent sur les monuments aux morts, mais n’ont jamais eu à organiser la moindre collecte des ordures ménagères ni à trancher un conflit de voisinage. Pas d’écharpe tricolore lors d’un mariage, pas de conseil municipal houleux sur le tracé d’une piste cyclable. Juste la garde d’un souvenir.
Ces fonctions attirent souvent des passionnés d’histoire ou des descendants d’anciens habitants, davantage motivés par le devoir de mémoire que par une quelconque ambition politique. François-Xavier Long, maire de Louvemont-Côte-du-Poivre, résumait la situation avec un humour tout personnel : « On n’a pas de campagne électorale à faire, il y en a certains qui nous jalousent ! » Pour Jean-Pierre Laparra, maire de Fleury-devant-Douaumont, la fonction est carrément une affaire de famille : ses ancêtres ont vécu dans ce village avant qu’il ne soit entièrement rasé en 1916, et même après la guerre, son grand-père s’est toujours intéressé à la vie de Fleury. Une transmission qui traverse les générations, comme si le titre de maire se léguait avec les vieilles photos de famille.
Trois villages ont quand même vu revenir quelques âmes
La réalité mérite une nuance que l’on oublie souvent. Sur les neuf communes rasées, six sont restées absolument désertes depuis la guerre, mais trois d’entre elles, Douaumont, Ornes et Cumières-le-Mort-Homme, ont vu revenir, au fil des décennies, une poignée d’habitants dans des secteurs jugés moins contaminés. Ornes comptait 718 habitants en 1911, puis seulement 23 en 1921, 10 en 1990 et encore 7 recensés en 2006. Un chiffre presque anecdotique, mais qui suffit à distinguer ces trois cas des six villages authentiquement vides, dont Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux et Louvemont-Côte-du-Poivre restent, eux, sans le moindre résident depuis un siècle.
Ces neuf communes ne se contentent pas d’exister sur un registre poussiéreux de la préfecture. Elles demeurent qualifiées de communes « mortes pour la France », et sont aujourd’hui toutes adhérentes à la Communauté d’agglomération du Grand Verdun. Depuis la fin des années 1980, elles mutualisent même l’entretien de leurs chapelles et de leurs monuments : le 22 décembre 1987, huit de ces neuf communes, à l’exception de Vaux, ont constitué un syndicat intercommunal pour assurer leur débroussaillement et l’entretien des chapelles et des monuments aux morts. Une gestion collective d’un patrimoine qui n’a plus une seule boîte aux lettres, mais qui continue, chaque année, d’accueillir des visiteurs venus marcher sur les traces d’un village qui n’existe plus que sur les cartes anciennes et dans la mémoire de ceux qui portent, encore aujourd’hui, l’écharpe de maire.
Sources : france24.com | codra-conseil.com


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