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La série A posteriori le cinéma se veut une occasion de célébrer le 7e art en revisitant des titres phares qui fêtent d’importants anniversaires.
Au XVIe siècle, au Japon, le grand seigneur de guerre Hidetora Ichimonji s’apprête à se retirer du monde. Avide de territoire et de pouvoir, Ichimonji multiplia jadis guerres, invasions et trahisons, aussi possède-t-il un vaste royaume comptant pas moins de trois châteaux. Justement, le vieux tyran a trois fils. Or, la division dictée par Ichimonji suscite des discordes qui font éclater le clan. Rattrapé par son hubris, Ichimonji voit son domaine se transformer en enfer sur terre. Il y a 40 ans sortait sur nos écrans Ran, dans lequel Akira Kurosawa imagine une allégorie du pouvoir corrupteur en partie basée sur Le roi Lear.
Lorsque Ran, mot signifiant « chaos », prit l’affiche aux défunts cinémas Parisien et Kent de Montréal en janvier 1986, le film avait d’ores et déjà été plébiscité un peu partout depuis sa première à Tokyo en mai 1985. Au fil du temps, Ran s’est imposé comme l’une des œuvres les plus importantes de l’immense cinéaste.
En 2016, Peter Bradshaw écrit dans The Guardian : « Cette adaptation libre et saisissante du Roi Lear est l’une des plus grandes adaptations cinématographiques de Shakespeare. »
Plus loin, Bradshaw note comment Kurosawa met en scène « une forme d’arrogance et de suffisance humaine qui, face à la mortalité, a besoin de croire que le monde sera divisé et appauvri après notre disparition ».
Non, Ran n’a pas vieilli.
Une vie de sauvagerie
Au départ, Kurosawa n’avait pas l’intention d’adapter une nouvelle fois le Barde : voir Les salauds dorment en paix (1960), d’après Hamlet, et Le château de l’araignée (1957), d’après Macbeth (dont Ran reprend certains motifs).
À Peter Grilli du New York Times, le cinéaste confie en 1985 : « J’avais commencé par imaginer un film sur Motonari Mori, un seigneur de guerre du XVIe siècle dont les trois fils sont admirés au Japon comme des modèles de vertu filiale. Puis, je me suis demandé quelle aurait été leur histoire si les fils n’avaient pas été aussi vertueux. Ce n’est qu’après avoir avancé dans l’écriture du scénario avec ces fils ingrats imaginaires du clan Mori que les similitudes avec Lear m’ont frappé. »
Tout en intégrant plusieurs éléments de la pièce de Shakespeare, Kurosawa imagina divers événements antérieurs venant éclairer le présent.
Toujours à Grilli, le cinéaste explique : « Ce qui m’a toujours troublé dans Le roi Lear, c’est que Shakespeare ne donne aucun passé à ses personnages. Nous sommes plongés directement dans les tourments de leurs dilemmes présents sans savoir comment ils en sont arrivés là […] Comment Lear a-t-il acquis ce pouvoir dont, devenu vieil homme, il abuse avec des conséquences si désastreuses ? Sans connaître son passé, je n’ai jamais vraiment compris la violence de la réaction de ses filles face à ses vaines tentatives pour se défaire de son pouvoir royal. Dans Ran, j’ai essayé de donner une histoire à Lear. J’ai voulu montrer que son pouvoir repose forcément sur une vie de sauvagerie sanguinaire. Forcé d’affronter les conséquences de ses méfaits, il sombre dans la folie. Mais ce n’est qu’en affrontant le mal de front qu’il peut transcender celui-ci et recommencer à aspirer à la vertu. »
Une période difficile
À noter que Kurosawa commença à concevoir Ran dès les années 1970, durant une période très difficile. Il faut savoir qu’en 1969, on le renvoya de la coproduction hollywoodienne Tora! Tora! Tora!. En 1970, l’échec financier de Dodes’ka-den lui fit perdre la faveur des studios japonais.
S’ensuivit une tentative de suicide.
Après un hiatus de cinq ans, Kurosawa réalisa le drame épique Dersu Uzala, grâce à du financement soviétique. En 1980, Kagemusha, autre drame épique, fut coproduit par Hollywood. Encore plus ambitieux, Ran nécessitait un budget que personne n’était prêt à avancer à Kurosawa. C’est finalement le producteur français Serge Silberman (Le charme discret de la bourgeoisie) qui parvint à assembler le financement requis.
De remarquer Peter Grilli : « Pendant la décennie qui s’est écoulée avant le tournage de Ran, Kurosawa a refait le film dans sa tête encore et encore. »
Une incroyable minutie
C’est dire que, le moment venu, le réalisateur savait non seulement ce qu’il voulait, mais comment il le voulait. À cet égard, peu de cinéastes peuvent se targuer d’avoir la minutie du maître japonais.
À ce sujet, Bob Fisher écrit en 1986 dans le magazine American Cinematographer : « Kurosawa était intransigeant quant aux moindres détails contribuant à l’illusion d’ensemble. Si cela impliquait de refaire une scène, pourtant presque parfaite, il n’y avait pas de concessions. C’est ainsi que Ran a été filmé plan par plan. “Nous avions 200 dessins très précis […], dont 100 pour la seule scène de l’enfer”, explique Takao Saitô [chef opérateur pour le film]. Ces dessins, que Kurosawa a continué de réaliser tout au long du tournage, étaient extrêmement précis, jusqu’aux expressions faciales des acteurs et aux nuances de couleurs les plus subtiles. »
La précision de la vision de Kurosawa était telle qu’elle s’appliquait même aux éléments.
« Certaines scènes ne peuvent être peintes que par la nature, et peu de réalisateurs le comprennent mieux qu’Akira Kurosawa, qui attendait patiemment que le temps change sur les pentes du mont Fuji. […] Il y eut des moments, durant le tournage de Ran, où Kurosawa méditait stoïquement en attendant de filmer une scène de bataille complexe impliquant des centaines de figurants, dont une importante séquence d’action avec la cavalerie. Il attendait que la nature lui offre le décor qui correspondrait à sa vision d’une scène cruciale », relate Fisher.
Un dieu triste et silencieux
Il en résulta une fresque sublime, tout de bruit, de fureur et de couleur, dans laquelle la soif de territoire et de pouvoir des hommes mène à des actes de violence insensés : massacres, décapitation, suicide rituel…
Or, tout cela est vain, puisqu’à la fin, il ne reste plus personne pour réclamer tout ce pouvoir et tout ce territoire. De fait, il y a quelque chose de résigné dans le regard de Kurosawa.
Dans un essai pour The Criterion Collection, Michael Wilmington dresse à ce propos un fascinant parallèle avec l’un des premiers chefs-d’œuvre du cinéaste.
« Trois décennies séparent Ran de l’autre grand film épique d’Akira Kurosawa, Les sept samouraïs (1954). Bien que les deux soient de magnifiques sagas guerrières, visuellement époustouflantes, elles diffèrent profondément par leur style et leur impact. Les sept samouraïs est un film robuste, truculent, plein d’un humour vigoureux, d’excitation et d’émotion — le film d’un cinéaste à son apogée. Ran, réalisé alors que Kurosawa avait soixante-quinze ans, est d’une beauté froide, lugubre ; un film terrifiant et distant dont la perspective olympienne rend compte d’un faible niveau de sympathie envers les personnages principaux. »
De poursuivre Wilmington : « Ran est le chef-d’œuvre tardif et le testament d’un grand réalisateur contemplant son propre crépuscule — et celui du monde également. C’est une tragédie nourrie par Shakespeare, le théâtre nô et l’épopée des samouraïs, riche en métaphores et en thèmes grandioses ; un film qui montre la brutalité humaine, la guerre et la souffrance comme à travers le regard d’un Dieu impassible trônant au-dessus des terreurs du monde. Dans Le roi Lear, on entend ce discours effrayant : “Comme des mouches dont s’amusent des garçons capricieux, ainsi nous traitent les dieux. Ils nous tuent pour leur plaisir.” Mais dans Ran, ce sont les humains qui tuent, gratuitement et de manière sanglante, devant un Dieu qui n’intervient jamais, glacialement triste et silencieux. »
À l’heure où le monde est bouleversé par les velléités expansionnistes d’une poignée de puissants, le film de Kurosawa n’a, malheureusement, jamais été aussi pertinent.
Le film Ran est disponible sur Criterion Channel et en VSD sur plusieurs plateformes, dont iTunes et Prime.


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