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Pendant que la guerre en Iran ouvre une nouvelle séquence de grande instabilité au Moyen-Orient, l’historien Thomas Gomart décrypte un monde où s’imposent à nouveau les rapports de force, les décisions individuelles et les batailles de récits. Directeur de l’Institut français des relations internationales, il propose dans son nouvel essai, Qui contrôle qui ?, une lecture de la géopolitique contemporaine au moyen d’une série de duels qui redessinent en profondeur l’ordre mondial.
Le conflit en Iran s’est imposé brutalement dans l’actualité depuis les bombardements israélo-américains de la fin février, avec des répercussions économiques qui se font sentir bien au-delà de la région et touchent l’ensemble des marchés mondiaux. Frappes ciblées, assassinats de hauts responsables (dont celui du guide suprême Ali Khamenei), tensions territoriales en cascade : ce qui relevait encore récemment d’un affrontement indirect a désormais basculé dans un conflit ouvert.
Pour Thomas Gomart, cette évolution dramatique s’inscrit dans une trajectoire déjà perceptible. « D’une certaine manière, la guerre était prévisible », souligne-t-il en entrevue téléphonique.
Ce basculement tient aussi, selon lui, à la capacité de certains dirigeants à influer concrètement sur les décisions de leurs alliés. « La capacité du premier ministre israélien [Benjamin Nétanyahou] à faire faire au président des États-Unis [Donald Trump] ce qu’il ne pensait pas forcément faire » illustre une évolution importante. « Les décisions internationales ne reposent plus seulement sur des institutions ou des alliances établies », dit-il. « Elles relèvent de plus en plus de rapports d’influence personnels, où l’initiative et la détermination d’un dirigeant peuvent entraîner d’autres puissances dans une trajectoire qu’elles n’avaient pas envisagée au départ. »
Mais l’efficacité militaire ne garantit en rien une issue politique maîtrisée, indique l’auteur, historien de formation. Les effets politiques de ces opérations demeurent très incertains. Il prévoit une instabilité durable de la région, déjà perceptible au Liban, et susceptible d’embraser les pays du Golfe — et une extension du conflit à d’autres zones du globe.
Il reste que la séquence iranienne n’est à ses yeux qu’un symptôme d’un phénomène plus large : celui du retour des volontés individuelles dans la conduite du monde.
Dans son ouvrage, Thomas Gomart décrypte les relations internationales au moyen d’une série de duels, entre Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky, entre Donald Trump et Ursula von der Leyen, ou encore entre la Chine et les États-Unis.
La guerre en Ukraine en constitue l’illustration la plus éclairante. En décidant l’invasion de février 2022, Vladimir Poutine a, par une décision personnelle, radicalement bouleversé l’ordre international en réintroduisant la guerre de haute intensité sur le continent européen. « Le conflit révèle aussi une transformation plus marquée, la persistance d’une logique de puissance fondée sur la violence, que les sociétés européennes avaient progressivement reléguée au second plan », observe M. Gomart.
Pour l’Europe et ses leaders, ce conflit agit comme un véritable électrochoc, poursuit-il. Il met en lumière la fragilité d’un modèle jusqu’ici fondé sur l’interdépendance économique et le multilatéralisme. L’idée selon laquelle les échanges pouvaient contenir les conflits apparaît ainsi désormais largement dépassée. « Dans cette nouvelle configuration, la Russie s’impose comme une menace durable. La brutalité de la guerre, son intensité humaine et matérielle ainsi que sa durée annoncent des conséquences majeures pour les sociétés concernées, mais aussi pour l’ensemble du continent. »
L’Europe et le Canada face à leurs limites
L’auteur de L’accélération de l’histoire (Tallandier, 2024) insiste également sur la vulnérabilité croissante des puissances occidentales. « Les pays européens et le Canada ont dilapidé les dividendes de la paix », affirme-t-il, en référence aux choix opérés depuis la fin de la guerre froide, marqués par une réduction progressive des capacités militaires au profit d’un pari sur la stabilité du système international.
Cette stratégie montre aujourd’hui ses limites, estime-t-il, dans un contexte où une partie importante de l’opinion canadienne se sent attaquée par certaines déclarations de Donald Trump, notamment celles évoquant l’idée d’un « 51e État ». Tant les capitales européennes qu’Ottawa doivent désormais composer avec un environnement plus conflictuel, où les garanties de sécurité apparaissent moins évidentes. L’essayiste y voit la fin d’une certaine naïveté face à la mondialisation.
Au cœur de cette recomposition globale, la Chine s’impose désormais comme un acteur incontournable. Thomas Gomart souligne un paradoxe majeur : le pays qui a le mieux tiré parti de la mondialisation est un régime autoritaire, toujours officiellement organisé selon des principes marxistes-léninistes. « Le Parti communiste chinois cherche dorénavant à prendre le contrôle du capitalisme global », explique-t-il.
Face à une Amérique jugée plus imprévisible et menée par un Donald Trump au style erratique, l’empire du Milieu apparaît comme une puissance disciplinée, structurée et capable de planifier à long terme, note Thomas Gomart. Cette solidité apparente n’est toutefois pas exempte de fragilités, entre vieillissement de la population, tensions internes et dépendances économiques.
Surtout, la rivalité entre Pékin et Washington dépasse largement le cadre économique, ajoute-t-il. Elle met en jeu des visions concurrentes du monde et soulève une interrogation fondamentale sur la puissance appelée à dominer l’ordre international au XXIᵉ siècle.
En parallèle des conflits militaires et économiques, Thomas Gomart insiste sur une autre dimension essentielle à laquelle il consacre plusieurs chapitres, celle de la bataille des idées. Il évoque une « guerre cognitive », où s’affrontent des discours concurrents que chacun cherche à imposer comme vérités, et qui deviennent ainsi des enjeux stratégiques à part entière. « Les plateformes numériques et les discours politiques de plus en plus radicaux façonnent désormais les perceptions collectives. Dans ce contexte, imposer un récit peut s’avérer tout aussi déterminant que remporter une bataille militaire. »
Le monde qu’il décrit apparaît profondément instable et traversé par des rivalités multiples.
L’ordre international ne disparaît pas, il se transforme dans un mouvement où se mêlent continuité et rupture, rappelle Thomas Gomart. « La vie internationale est faite de coopération, mais aussi d’affrontement. Les interdépendances économiques, technologiques et humaines demeurent, mais je constate qu’elles s’accompagnent de frictions de plus en plus affirmées et antagonistes. »
Dans ce contexte, la question posée par son essai prend une portée toute particulière. Elle ne se limite pas aux rapports de force entre États, mais étudie plus largement les mécanismes du pouvoir dans un monde globalisé. Qui contrôle qui ? La réponse, indique l’auteur, échappe aux certitudes comme aux verdicts définitifs. Elle se construit au fil des décisions, des perceptions et des récits qui, jour après jour, façonnent une histoire en constante évolution.


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