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Quelle est la vision de Carney pour le Canada?

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Un discours politique peut servir à mentir allègrement, à ne rien dire, à mettre en scène le pouvoir, à convaincre, à rassurer ou à mobiliser une population. Un discours politique peut aussi livrer une vision du monde, une idée de la société, une conception de l’État.

C’est cette option stratégique large qu’a adoptée Mark Carney coup sur coup, en moins de 48 heures, fin janvier, dans deux discours majeurs, l’un prononcé en Suisse, l’autre à Québec.

Le premier ministre a d’abord résumé sa lecture des relations internationales lors de la 56e réunion annuelle du Forum économique mondial, à Davos, le 20 janvier. La synthèse appelant les puissances moyennes, comme le Canada, à prendre acte de la coercition économique des puissances hégémoniques a été décrite dans le New York Times comme l’analyse la plus lucide de l’état du monde en ce début de XXIe siècle.

Les prises de position de M. Carney appuyant le déclenchement de la guerre contre l’Iran ont semblé contredire ses principes éloquemment énoncés en faveur du droit international. Le premier ministre a expliqué avoir pris cette position « à contrecœur », laissant sous-entendre qu’elle se voulait pragmatique pour éviter de froisser encore plus le président Donald Trump.

Mark Carney en a rajouté à la Citadelle de Québec, deux jours plus tard, le 22 janvier, en fournissant cette fois sa perspective historique et actuelle du pays qu’il dirige depuis un an. M. Carney y a fait la promotion de l’unité canadienne face aux défis mondiaux. Il a aussi revisité à sa façon l’histoire du pays en suggérant que la bataille des plaines d’Abraham, lors de la Conquête, avait marqué le début d’une alliance, d’un partenariat, d’une collaboration plutôt que d’une domination.

Cette fois, la salve critique est venue des nationalistes québécois, politiciens ou historiens. Ils y ont vu une « fiction », une réécriture de la réalité historique. « Si vous n’êtes pas à la table, c’est que vous êtes au menu », dit une des phrases-chocs du discours de Davos. À Québec, M. Carney aurait négligé le fait que les Canadiens français, comme les Autochtones, ont été au menu dans ce coin de l’empire mondial de l’hégémonie britannique.

« Le discours de Québec a été beaucoup critiqué et, du point de vue historique, c’est vrai qu’il propose une vision un peu idéaliste du passé », commente le professeur Daniel Béland, directeur de l’Institut d’études canadiennes de l’Université McGill. « C’est un discours maladroit sur le plan historique, même s’il mentionne des injustices graves, dont la déportation des Acadiens et les discriminations envers les Autochtones. »

Cela noté, le professeur rappelle que les politiciens ont tendance à embellir le passé. « Si vous écoutez le président Macron qui parle de l’histoire de la France ou le président Obama qui parle de la Révolution américaine — et on ne parlera pas de Trump —, vous avez aussi des visions enjolivées. Dans les pays multinationaux comme l’Espagne, le Royaume-Uni, la Belgique ou le Canada, le récit national est encore plus contesté. »

Éloge de la collaboration

Il n’y a pas que ça, tant s’en faut. Le discours de Québec, étendu sur plusieurs dizaines de pages, synthétise aussi la vision carneyienne du pays actuel. « C’est quoi, le Canada, pour lui ? reprend le professeur Béland. C’est l’adaptation, le partenariat plutôt que la domination. C’est la collaboration plutôt que la division. Ces valeurs de coopération sont finalement assez semblables à celles qu’un Justin Trudeau ou que d’autres leaders libéraux ont articulé avant Mark Carney. »

M. Carney a déjà longuement expliqué ses principes dans son livre Values, publié en 2021. « Nous devons conjuguer nos valeurs de compassion, de responsabilité et de solidarité à un nouveau dynamisme pour parvenir à la prospérité pour tous », écrit-il dans le chapitre consacré au Canada.

Pas véritablement de rupture, donc ? Le professeur répond que le contexte géopolitique a changé autant que le leader. « Tout ça mis ensemble fait qu’on ne vit plus exactement dans le même monde. On ne peut pas tout réduire à la personnalité de Carney et, en même temps, il faut admettre qu’il est perçu comme l’homme de la situation […] Il développe une vision assez centriste, procapitaliste et libérale, favorable aux droits individuels. Le ton, par contre, est différent de celui de Justin Trudeau. Mark Carney est plus pragmatique et moins émotionnel. Ce réalisme rassurant devient sa marque de commerce. »

Cette vision fait mouche. Les sondages montrent que les intentions de vote pour les libéraux fédéraux gonflent partout au pays, y compris au Québec. Le banquier Mark Carney semble de plus en plus incarner une forme renouvelée du nationalisme canadien, une vision qui revalorise les luttes pour maintenir certaines caractéristiques distinctives du pays par rapport au géant voisin, avec, au premier chef, des programmes sociaux en expansion (l’assurance maladie, l’assurance médicament, les garderies, etc.).

Une vision tragique du destin national

Cette distinction revendiquée plonge ses racines jusqu’au XVIIIe siècle. Les grands penseurs du Canada moderne ont amplifié les réflexions tragiques sur la menace posée par l’intégration continentale. Le philosophe conservateur George Grant (1918-1988) pensait que le Canada se perdait dans le progrès technique et dans l’américanisation. Dans sa vision tragique, le pays était voué à se dissoudre et à perdre son âme dans la modernité technocratique états-unienne. S’il se réincarnait maintenant, le professeur Grant verrait certains de ses pires cauchemars réalisés.

L’autrice majeure Margaret Atwood représente un autre pôle important de la défense et de l’illustration du nationalisme canadien, une version culturelle, lucide et critique face au puissant voisin du Sud tenté par des dérives autoritaires. Dans son essai Survival: A Thematic Guide to Canadian Literature (2020), elle soutient que le thème central de la survie traverse les œuvres canadiennes, la survie face à une nature hostile et grandiose, mais aussi face aux empires (britannique et américain). Dans ses œuvres (surtout dans La servante écarlate), le Canada distinct, plus éthique que les États-Unis, sert de refuge aux exploités et aux opprimés de l’autre bord.

« Se comparer avec les États-Unis, on fait ça depuis toujours au Canada, surtout au Canada anglophone, conclut M. Béland. Justin Trudeau partageait peut-être davantage cette idée de la supériorité morale du pays. Carney, lui, a tendance à vouloir défendre et protéger un modèle qui fonctionne mieux que ce qu’on observe dans d’autres pays, y compris les États-Unis. »

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