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Que faire de la colère des hommes?

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Par les temps qui courent, il peut être difficile d’éprouver de l’empathie à l’égard de certains hommes et jeunes hommes. Le rapport de la Fédération autonome de l’enseignement dévoilé le mois dernier fait état de comportements préoccupants dans les écoles qui témoignent d’un recul en matière de droits des femmes et des personnes de la communauté LGBTQ+, comportements qui pourraient être attribuables entre autres à des influenceurs qui font la promotion d’idées réactionnaires.

Or, si l’on veut s’attaquer à la racine du problème, il faut distinguer les leaders des communautés misogynes — mus par la vanité ou la quête de profits — de leurs adeptes, dont certains sont parfois en quête d’un sentiment d’appartenance. Les membres de la communauté incel, qui expriment souvent un profond ressentiment à l’endroit des femmes, en fournissent un cas d’école. Des études montrent que le phénomène dépasse largement la question du rejet amoureux et s’inscrit dans un tableau plus large d’isolement social et de solitude. On aurait tort de penser que la toxicité de l’individu existe en vase clos. Cela ne veut pas dire que nous devrions tous être au chevet de ces « pauvres victimes ». Après tout, des vies ont été fauchées au nom de cette idéologie dans un acte barbare ici même au Canada, il y a quelques années.

Un discours de plus en plus présent sur la place publique somme les hommes d’aller chercher de l’aide — de se « gérer », comme le veut l’expression. On souhaite que les hommes se transforment moralement par eux-mêmes. C’est mal connaître les nombreux obstacles qui entravent, chez ceux-ci, la demande d’aide en matière de santé mentale.

Dans son livre La santé mentale au masculin. Notions essentielles (Robert Laffont), paru en 2024, le psychiatre Rob Whitley, de l’Université McGill, souligne que le système de santé mentale ne répond pas toujours aux besoins de certains hommes. Parmi plusieurs causes, le spécialiste souligne que certains hommes peuvent hésiter à consulter dans un système où la grande majorité du personnel soignant est composée de femmes — les métiers du « care ». La possibilité de se reconnaître dans son thérapeute peut jouer un rôle dans la démarche d’aide.

Certains hommes pourraient également davantage bénéficier d’activités de groupe axées sur les buts et les solutions — comme c’est le cas dans certaines communautés autochtones, qui se prêtent à la chasse, à la pêche et au piégeage, comme le soutiennent des décennies de recherche dans ces communautés.

J’ai eu mon lot d’enjeux de masculinité dans ma vie, mais je me situais de l’autre côté du pendule. Pour faire court, dans ma jeune enfance, je jouais aux poupées avec la voisine et, lorsque mes parents m’en ont courageusement offert à Noël, j’ai éclaté en sanglots devant toute la famille parce que je me sentais humilié.

Mais certains des aspects de ma personnalité qui s’écartaient des normes masculines m’ont énormément servi. J’étais en quelque sorte un patient idéal quand la dépression a cogné à ma porte. J’étais apte à l’introspection et à la verbalisation de mes émotions. De plus, j’avais grandi dans une famille compréhensive, aimante, progressiste, et j’avais été entouré d’amis toute ma jeunesse. Quelle aurait été ma trajectoire si j’avais refoulé mes émotions, si je m’étais comprimé de l’intérieur ? Si je n’avais pas eu de modèle masculin positif en mon père ?

Tout ce qui a été dit plus haut ne cautionne pas l’intimidation dans les cours d’école et les attaques hargneuses que reçoivent trop de femmes sur les médias sociaux. Mais on aurait tort d’écarter la crise de la solitude masculine dans l’analyse du courant rétrograde qui gagne du terrain.

La détresse, qui peut rendre certaines personnes plus vulnérables à des discours radicalisés, est bien réelle. Au Canada, en 2023, les hommes représentaient 73 % des 7162 décès par surdose de drogue et une proportion équivalente des 4735 décès par suicide. Ces deux phénomènes renvoient à une expression popularisée par des économistes américains pour qualifier ce qu’ils appellent les « morts de désespoir ». En d’autres mots, la misère qui tue.

Frantz Fanon, psychiatre et militant anticolonial, estimait avoir le devoir d’accueillir la souffrance humaine quelle que soit l’ignominie des actes commis, allant jusqu’à soutenir durant la guerre d’Algérie des soldats français traumatisés par les massacres qu’ils avaient eux-mêmes perpétrés. Plutôt que d’entretenir l’espoir que les infréquentables de notre société se conforment aux injonctions qu’on leur adresse, il faudrait peut-être commencer par les accueillir, non pas pour excuser leurs actes, mais pour créer les conditions d’un véritable changement.

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