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Les sols agricoles wallons sont massivement contaminés aux insecticides néonicotinoïdes, même lorsqu'ils n'ont pas été traités précédemment, et alors que ces produits chimiques sont désormais largement interdits pour leurs effets néfastes sur les pollinisateurs. C'est la conclusion d'une nouvelle étude, inédite, menée durant deux ans par des bioingénieurs de l'UCLouvain.
En Slovénie, les abeilles ont vaincu les pesticides : "Les néonicotinoïdes étaient partout"Entre 2023 et 2025, ces chercheurs ont échantillonné 86 parcelles agricoles en Wallonie, en analysant les 30 premiers centimètres du sol. Résultats : des résidus de néonicotinoïdes sont présents dans 78 % des sols analysés.
"C'est impressionnant, admet le coauteur de l'étude Yannick Agnan, professeur à la faculté des bioingénieurs de l'UCLouvain, spécialiste de la dynamique des contaminants. On espère toujours que ce soit moins mauvais que ce qu'on imaginait. Mais ce n'est pas une surprise car des études avaient déjà montré que les néonicotinoïdes étaient omniprésents dans les sols en France, notamment parce qu'il s'agit de molécules qui se maintiennent très longtemps dans le temps, jusqu'à sept ans dans les cas extrêmes."
Les nuages saturés de pesticides : "Je suis effaré des quantités"En pratique, ces insecticides néonicotinoïdes sont rarement pulvérisés mais plutôt utilisés via l'enrobage de graines. La substance passe alors de la graine à la plante lorsqu'elle grandit. Les ravageurs qui grignoteront la plante seront ensuite atteints par le poison. "Or, le rendement de cet insecticide n'est pas très bon; des études ont montré que, seuls, 5 % environ vont vraiment être utiles à la plante pour combattre les insectes. Ce qui signifie que 95 % de l'enrobage restent dans le sol. Il affecte donc les plantes qui arrivent après et puisent dans un sol contaminé ainsi que les pollinisateurs qui vont s'y nourrir."
"Piège écologique inattendu"
Les chercheurs ont d'ailleurs montré que les "cultures de couverture" sont, elles aussi, polluées. Cette pratique qui se veut écologique consiste à semer des plantes (comme la phacélie, reconnaissable à sa couleur mauve) notamment pour protéger le sol nu entre deux cultures. Son autre objectif est d'offrir des fleurs aux pollinisateurs lorsque la nourriture se fait rare, dans un contexte où ces insectes sont en déclin en raison de l'agriculture intensive et de l'urbanisation.
Or, les pesticides ont été aussi retrouvés dans ces fleurs, notamment dans leur pollen, une ressource essentielle pour les insectes pollinisateurs. Cette contamination est observée jusqu'à trois ans après un traitement unique. Une technique qui doit servir à attirer et favoriser les insectes devient donc, pour eux, "un piège écologique inattendu", alerte l'UCLouvain.
La Belgique a accordé à tort des dérogations aux semences traitées à l'aide de pesticides "tueurs d'abeilles"En outre, selon l'étude des scientifiques néolouvanistes, 62 % des sites n'ayant jamais été traités aux insecticides néonicotinoïdes sont malgré tout contaminés. Même les prairies peuvent être concernées si elles sont à proximité de grandes cultures (comme des betteraves, grandes consommatrices de "néonics"). Pour expliquer ce constat a priori surprenant, les chercheurs ont plusieurs hypothèses. "Notamment celle qu'au moment de la dispersion des graines le vent peut émettre de la poussière, qui pourrait aller se poser sur d'autres parcelles voisines", énumère Maxime Buron, doctorant au Earth and Life Institute de l'UCLouvain et coauteur de l'étude. Une deuxième hypothèse est le fait que traiter des sols en haut d'une pente avec l'eau peut amener la contamination en bas de la pente avec le ruissellement de l'eau."
La faute au fumier ?
Mais, selon les modélisations testées par l'étude, ces deux possibilités bien connues et déjà validées par la science n'expliquent pas la contamination observée en Wallonie : "Isoler un paramètre en particulier pour une contamination est compliqué car il y a énormément de façons de contaminer un sol, continue Maxime Buron. Par exemple, une autre étude a montré que si un fumier a été contaminé à l'époque avec des néonicotinoïdes, il est possible que cela contamine le champ où il sera utilisé comme engrais"…
Le plus probable, selon Yannick Agnan, est que la pollution aux néonicotinoïdes concerne tant de parcelles, est si généralisée et présente depuis une si longue période, qu'il devient difficile de la modéliser et d'identifier une cause à l'échelle d'une parcelle unique. "Ce qui est sûr, c'est qu'on a beaucoup de mal à prévoir qu'un endroit va être contaminé, continue Maxime Buron. Si on n'arrive pas à déterminer cela scientifiquement, cela veut dire que plein d'endroits sont potentiellement contaminés."
"Plus il y a de pesticides vendus, moins il y a d'oiseaux"À quel point ? Si, par exemple, la pollution des cultures de couverture est jusqu'à 26 fois supérieure au seuil de sécurité pour les abeilles qui nichent au sol, la contamination constatée de manière générale dans le cadre de la recherche n'est pas directement létale. "On n'est pas sur des contaminations qui vont tuer un pollinisateur instantanément, détaille le bioingénieur. Par contre, l'accumulation de ce pesticide avec d'autres insecticides qui vont potentiellement mettre en danger les pollinisateurs va créer un effet cocktail. Un effet dangereux qu'on a beaucoup de difficultés à voir car les études se focalisent en général sur une substance à la fois."
Concrètement, les néonicotinoïdes sont très proches de la nicotine et entraînent donc une dépendance. Ces neurotoxiques atteignent aussi directement le cerveau des insectes, ce qui peut perturber leurs capacités de localisation ou de reproduction, nécessaires pour le bon fonctionnement d'une espèce. "Une population peut donc disparaître, du fait d'être complètement perturbée au niveau de l'orientation ou d'autres sens", souligne Yannick Agnan.
Pressées de toutes parts, les abeilles chutent sur notre continent : "Et la Belgique, c'est l'Europe en exagéré"Or, les insectes pollinisateurs sont cruciaux pour les écosystèmes et même notre société. "Sans eux, les fleurs ne peuvent plus transmettre du pollen et donc se reproduire, rappelle Maxime Buron. Ces fleurs représentent aussi une certaine partie des champs et des cultures. Sans pollinisateurs, certaines cultures comme le colza vont complètement perdre leur capacité à se reproduire et à produire des fruits." Et ce, en sachant que les néonicotinoïdes affectent aussi les organismes dans le sol comme les vers de terre, voire potentiellement et dans une moindre mesure, l'être humain.
"De nouvelles molécules arrivent en permanence"
Les deux scientifiques sont d'autant plus inquiets que même si les molécules évoquées dans la recherche (qui ont gagné le surnom de tueurs d'abeilles) sont désormais interdites dans l'Union européenne, "de nouvelles molécules arrivent en permanence." "Et la mise en marché de ces molécules est plus rapide que l'étude de risque de ces molécules" telles que réalisées par le monde académique, qui s'ajoutent à celles fournies aux autorités sanitaires par les firmes phytosanitaires. "Les molécules qui, aujourd'hui, dans notre étude, sont qualifiées de dangereuses, n'étaient pas décrites comme telles il y a quinze ans car il n'y avait pas assez d'études. Ces substances se trouvaient pourtant sur le marché. Heureusement, le risque a ensuite été réévalué."
"Aberrant", "abandon de la science", "malhonnête"... Le projet d'autorisation des pesticides pour une période illimitée révolte les scientifiquesMais fin 2025, le vote de la loi européenne Omnibus a fait disparaître de la procédure une telle réévaluation des risques, pour 90 % des pesticides : "Nous sommes davantage énervés contre la loi Omnibus que contre les agriculteurs. Les agriculteurs sont bloqués dans un système; ce sont vraiment les institutions européennes et la politique qui peuvent agir et changer les choses."
Nos jardins et potagers sont-ils eux aussi contaminés par les "tueurs d'abeilles" ?Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.


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