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Il y a une poignée de vedettes dans le tout petit cercle de la haute direction des grands musées du monde. On y trouve Max Hollein, du Metropolitan Museum of Art, Nicholas Cullinanm, du British Museum, ou encore Catherine Wood, au Tate Modern. Puis, au-delà de ce cénacle, à la fine extrémité de la pointe, il y a Glenn D. Lowry, seul dans une classe à part qui lui est réservée.
M. Lowry a dirigé pendant trois décennies, de 1995 à 2025, le Museum of Modern Art (MoMA) de New York, l’une des institutions muséales les plus universellement reconnues, les plus prestigieuses, les plus riches et les plus influentes de la planète. Ce règne d’une exceptionnelle longévité a été marqué par une fusion avec le P.S.1 Contemporary Art Center, deux chantiers de rénovation et d’agrandissement (totalisant environ 2 milliards de dollars canadiens), l’enrichissement considérable des collections du musée, ainsi qu’une profonde mutation de la muséologie elle-même pour élargir les perspectives de l’histoire de l’art et des expositions.
Cette mutation toujours en cours sera décortiquée le mercredi 27 mai à compter de 18 h dans une conversation publique entre M. Lowry et Homi K. Bhabha, professeur de littérature comparée à l’Université Harvard, à l’auditorium de la Grande Bibliothèque. La conférence s’inscrit dans une série menée avec l’aide de la série Arts Speaks par le Musée d’art contemporain pour éclairer sa rénovation en cours.
« Les musées sont évidemment des bâtiments et des objets, dit M. Lowry en entrevue au Devoir, dans un français impeccable. Mais derrière les bâtiments, derrière les objets, il faut avoir des idées. Il faut les théoriser, il faut les proposer comme idées. Avec ces idées, on peut réaliser le musée lui-même. Homi Bhabha et moi allons interroger quelques idées, quelques possibilités, quelques moyens de réaliser des musées. »
M. Lowry a été joint en Estrie, où il possède une résidence avec sa femme, l’architecte paysagiste Susan Chambers, originaire de Montréal. « C’est notre coin préféré du monde, dit l’heureux propriétaire. Dans les Cantons-de-l’Est, il y a la nourriture, l’art, les lacs, les forêts, les histoires. C’est un endroit incroyable. »
Ski, art islamique et art contemporain
Il est né à New York et sa famille a vite déménagé à Williamstown, au Massachusetts, grande ville culturelle comptant le Clark Art Institute et le prestigieux Williams College, fondé en 1793. C’est là que le jeune Lowry a étudié l’histoire de l’art, après avoir rêvé d’une carrière de skieur alpin. « J’ai trouvé un cours sur l’art islamique et il y avait un professeur charismatique, doué, qui m’a convaincu que l’art pouvait être intéressant, que l’art islamique était fascinant et que je pouvais même avoir une carrière en art islamique », dit-il pour expliquer son choix de faire un doctorat sur cette spécialité à l’Université Harvard.
Une collègue étudiante devenue chasseuse de têtes a pensé à lui quand le poste de directeur du MoMA s’est ouvert. Il dirigeait alors le très encyclopédique Musée des beaux-arts de l’Ontario.
Le MoMA a été complètement revu, avec des chantiers pharaoniques, au moment où la Canadienne d’origine Marie-Josée Kravis (née Drouin) présidait le conseil d’administration du musée. « Elle était essentielle, dit M. Lowry. Et c’est vraiment grâce à elle et aussi à ses collègues au conseil d’administration qu’on a réussi à faire deux agrandissements assez importants. Mais c’est elle qui était vraiment, comment dit-on, le catalyseur, qui a catalysé presque tout ce que j’ai fait. »
La philanthrope, divorcée du maestro Charles Dutoit, a ensuite marié le milliardaire new-yorkais Henry Kravis, fondateur du fonds KKR. Des militants environnementalistes réclament régulièrement que le MoMA coupe les ponts avec Mme Kravis en raison des investissements pétroliers de KKR.
La présidente du CA du MoMA incarne les liens essentiels et profonds entre l’argent et l’art à la manière américaine. « Les super-riches ont pris le contrôle du monde des musées », titrait en 2019 un texte d’opinion du New York Times, citant l’exemple du MoMA. Car, sur les 51 membres votants du CA de ce grand musée, au moins 45 travaillaient alors en finance, dans l’immobilier, en droit, et étaient liés aux grandes familles de la métropole. Les sièges à ce CA ou à celui d’autres prestigieux musées se payent d’ailleurs en contributions de millions de dollars.
Glenn Lowry nuance les jugements sur les rapports entre l’argent et les musées. D’abord, il s’agit surtout d’un problème lié aux États-Unis, où les ordres de gouvernement interviennent peu en culture. Ensuite, dit-il, il faut considérer la gouvernance des établissements. « Dans plusieurs musées aux États-Unis, dont le MoMA, être membre du conseil d’administration ne vous donne pas le pouvoir de choisir les œuvres à acheter, à exposer ou les expositions à tenir. Ça, c’est un pouvoir unique de l’équipe. Donc, on a un bras de distance, un tampon entre les conseils d’administration et les équipes. Et ça marche très bien. »
La torpille et le rhizome
À sa fondation, il y a un siècle, le MoMA était considéré par son premier directeur comme une sorte de torpille progressant dans le temps de manière linéaire. Les collections s’enchaînaient sur cette trajectoire rectiligne, du postimpressionnisme au cubisme et au futurisme, jusqu’aux « ismes » actuels. Sous son directorat, Glenn Lowry a contribué à faire éclater cette logique des avant-gardes.
« On peut aussi imaginer le musée comme un rhizome, avec plusieurs pousses qui se déroulent simultanément au même moment. Ou on peut l’imaginer comme un archipel, avec des galeries et des salons qui sont liés — mais pas liés dans une ligne droite, liés comme des îles dans la mer, dit-il. Ce qui m’intéresse, c’est comment chacune de ces propositions donne une différente idée du musée et de ses collections. »
La décolonisation, le wokisme, les idéologies diversitaires et égalitaires ouvrent certaines de ces nouvelles perspectives. « D’abord, il faut accepter que ces problèmes existent », dit le muséologue, qui conseille maintenant la Biennale des arts islamiques de Djeddah, en Arabie saoudite, ainsi que des musées en Inde et au Qatar. « Et deuxièmement, il faut proposer des solutions. »
« Mais aussi, il faut être intelligent et — comment dirais-je ? — il faut théoriser le problème. Il faut regarder et interroger les questions de colonisation en se demandant ce que ça donne. Parce qu’on ne peut pas les ignorer, et on ne peut pas les réfuter. Il faut les comprendre et poser des questions qui ouvrent des moyens de les comprendre. »


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