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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.
Le Saguenay–Lac-Saint-Jean, pays de Maria Chapdelaine, donne l’illusion d’un espace à respiration lente, qui se prolonge sans heurt. Rien, ou presque, ne laisse deviner qu’il fut, en mai 1870, le théâtre d’une catastrophe marquante de l’histoire du Québec.
En l’espace de quelques heures, un vaste incendie balaye la quasi-totalité de la région, provoquant une césure brutale dans son histoire. Ce que l’on a appelé le « Grand Feu de 1870 » fut un événement total, à la fois matériel, social et symbolique, dont l’écho subsiste encore dans les mémoires familiales, sans jamais avoir trouvé pleine reconnaissance dans la mémoire collective québécoise.
Chronique d’une tragédie
Le Québec du XIXe siècle a l’habitude des grands incendies. La réglementation quasi inexistante sur la gestion des forêts et l’essor de l’industrie accroissent la vulnérabilité des villes et des « régions-ressources », régulièrement en proie aux flammes.
Un rapport du ministère des Terres et des Forêts de 1909 est sans équivoque : la prolifération des incendies est surtout d’origine humaine. Étincelles de locomotives, feux de camp négligés, brûlis agricoles mal maîtrisés : autant de pratiques alors liées à l’exploitation et à la colonisation du territoire.
Une Innue de Mashteuiatsh, Marie-Louise Bacon, née en 1887, rapportait à la Société historique du Saguenay en 1971 : « Les Blancs ne sont pas prudents du tout pour le feu […] depuis que les Canadiens vont partout dans les bois, ça brûle et ça brûle partout et quand il n’y a plus de bois, il n’y a plus de bêtes non plus. »
En 1869, le gouvernement québécois crée une commission spéciale sur les incendies de forêt. Il adopte en février 1870 une loi visant à mieux protéger les forêts, qui encadre notamment les feux d’abattis, ces amoncellements de bois des activités de défrichage, essentiels à la fertilisation des sols.
Ainsi, le gouvernement espère limiter les pertes financières croissantes pour l’industrie forestière comme pour l’État, qui tire profit des concessions. Pour les colons, le feu est une menace constante, certes, mais aussi un outil indispensable à l’entretien des pâturages.
Triste ironie du sort, l’été de 1870 est l’objet d’incendies forestiers majeurs. Celui du Saguenay–Lac-Saint-Jean ressort du lot, à la fois par sa soudaineté et son ampleur.
Le 19 mai en avant-midi, à Saint-Félicien, petite colonie encore émergente à l’ouest du lac Saint-Jean, un feu d’abattis allumé par des colons s’emballe rapidement, attisé par un printemps hâtif et sec et par de forts vents d’ouest. Certains témoignages évoquent aussi un « orage de soufre » — sans doute du pollen fragmenté — qui aurait accéléré la propagation. D’autres hypothèses suggèrent plutôt la convergence de plusieurs foyers simultanés, qui auraient été issus d’autres brûlis dans la région et qui, agrégés par le vent, auraient formé une véritable tempête de feu, faite de nuages incandescents.
En l’espace d’une seule journée, le feu brûle tout le sud et une partie du nord de la région — environ 170 km —, depuis Saint-Félicien jusqu’à La Baie, rasant des villages entiers, en particulier à l’ouest et au sud du lac Saint-Jean, comme Saint-Prime, Roberval, Chambord, Saint-Jérôme.
Saint-Gédéon et Alma sont relativement épargnés, mais le feu poursuit sa course et touche sévèrement Hébertville, Jonquière, Laterrière, Saint-Fulgence, Saint-Alphonse, Saint-Alexis-de-Grande-Baie et cause de légères pertes à Chicoutimi et à Sainte-Anne. Plusieurs témoignages attestent la puissance et la rapidité du brasier. Des familles sont surprises par les flammes alors qu’elles sont à table, s’apprêtant à manger.
La plupart ont tout juste le temps de fuir, de se jeter dans les ruisseaux ou des caveaux. D’autres se réfugient sur des billots de bois dans l’eau ou encore, désespérés, arrosent leur maison ou se mettent la tête dans des chaudières pour respirer.
Enquête
Rapidement saisi du dossier, le gouvernement québécois enverra quelques jours plus tard un commissaire, Pierre-Claude Boucher de la Bruère, pour apporter des effets aux incendiés, mais aussi faire rapport sur l’étendue des dégâts et des pertes.
« J’ai trouvé partout la désolation et la ruine la plus complète […] J’ai rencontré sur le chemin des familles éplorées, à demi vêtues, attendant, dans la plus grande anxiété, des secours afin de s’empêcher de mourir de faim », peut-on lire dans le rapport.
Le choc lui inspire aussi cette perspicace remarque : « ce désastre restera certainement un point de repère dans l’histoire de la région […] On dira : “avant le grand feu”, “après le grand feu” ».
On s’étonne qu’une telle catastrophe n’ait pas causé plus de sept décès. Mais les blessés par brûlure sont nombreux, et les décès d’animaux — source vitale pour les colons — se comptent par centaines. Plus de 555 familles — près du tiers de la population régionale — sont ruinées, et 146 foyers, incluant les étables et les résidences, sont complètement détruits. À cela s’ajoutent au moins 4 moulins, 44 ponts, un vaste couvert forestier et des milliers de billots de pin coupés, appartenant à la compagnie Price. Un paysage de ruines.
La tragédie attise une solidarité à l’échelle régionale. Nombre de sinistrés sont accueillis par leurs voisins et soutenus par une économie locale faite de liens d’entraide et de dons. Devant l’ampleur des dégâts, les élites régionales sollicitent l’aide publique par l’entremise de la presse, ce qui mène à une importante collecte de fonds panquébécoise.
Plus de 125 000 $ sont réunis par divers comités et organisations caritatives, tandis que les gouvernements québécois et ontarien apportent un soutien financier et matériel. Les entrepreneurs forestiers Price participent à l’effort de secours en fournissant du bois et une aide financière et matérielle aux paroisses touchées.
Sur le plan politique, l’incendie du Saguenay–Lac-Saint-Jean contribue à une prise de conscience accrue sur la gestion de la forêt publique et la modernisation des dispositifs techniques de lutte contre les feux.
Se souvenir
Pour l’historien-clerc Victor Tremblay, auteur de la première histoire régionale du Saguenay, parue dans l’entre-deux-guerres, le Grand Feu de 1870 aura été un « désastre sauveur qui détermina un essor magnifique », essor signalé par la reprise en force de l’agriculture dès 1871, l’arrivée de la grande industrie et l’accélération de la colonisation du territoire, le feu ayant ouvert à l’exploitation des terres jusque-là inaccessibles.
Certains disent même que le feu serait à l’origine de la prolifération du célèbre bleuet du Lac-Saint-Jean, une idée qui divise encore les experts. Mais cette re-signification du drame en sursaut héroïque masque l’indigence extrême dans laquelle cette tragédie a plongé les familles du Saguenay–Lac-Saint-Jean et le fléchissement temporaire du peuplement qui en a résulté. Surtout, elle s’inscrit dans la longue entreprise de mythification du Grand Feu, devenu une sorte de repère tragico-identitaire autour duquel la communauté saguenéenne s’est reconnue et a forgé une part de son sentiment d’appartenance dès la fin du XIXe siècle.
En cela, la construction de la mémoire du Grand Feu est peut-être aussi étonnante que la factualité de son histoire. Au Lac-Saint-Jean, vous trouverez encore des résidents qui vous diront fièrement avoir sur leur terre une vieille souche brûlée datant de 1870.
Cette mémoire, transmise dans les familles, a trouvé ancrage dans des monuments commémoratifs. Du vitrail du Grand Feu à l’église Sainte-Anne de Chicoutimi-Nord (1921) au calvaire de Chambord en hommage aux victimes de l’incendie (1946), le souvenir du sinistre s’est fixé avant tout dans une lecture religieuse, portée par un haut clergé soucieux de consolider son autorité régionale.
Longtemps ont affleuré des récits de curés héros qui, par la prière et les incantations, avaient réussi à détourner les flammes et à sauver des villages entiers. D’autres ont parlé du Grand Feu comme d’un châtiment divin, envoyé pour punir les désordres et les relâchements moraux dans les chantiers forestiers.
La mémoire de la tragédie s’est également prolongée dans de vastes mises en scène commémoratives, du « pageant » historique de 1938 — point culminant du centenaire de la colonisation du Saguenay — à La fabuleuse histoire d’un royaume, créée en 1988 et encore présentée chaque été, où l’incendie de 1870 occupe une place fondatrice dans le récit régional.
Elle apparaît enfin dans la toponymie, plus discrètement : le lac Brûlé, près de Chambord, évoquerait le sinistre, refuge ultime de familles fuyant les flammes, tandis que certains lacs des Pointes Brûlées en conserveraient une trace plus incertaine. Rares et ambigus, ces toponymes témoignent d’une mémoire diffuse, partiellement enfouie dans le paysage.
Le Grand Feu et nous
Malgré l’ampleur et la fulgurance du Grand Feu — abondamment relayées par les médias de l’époque —, sa mémoire n’est jamais sortie de sa région, à l’image de nos autres tragédies incendiaires (Montréal en 1852, la péninsule gaspésienne en 1867, le sud du Saint-Laurent en 1895, Hull en 1900, Trois-Rivières en 1908, entre autres).
Il y a ici une absence révélatrice, qui tient sans doute à la place marginale qu’occupent nos régions dans l’histoire nationale, mais aussi, peut-être, à une mémoire déficiente du territoire lui-même, dans sa diversité à la fois heureuse et tragique.
Pierre Nepveu ne manquait pas, à juste titre, de pointer le paradoxe de cet oubli du territoire pour un Canada français dont la tradition du sol fut longtemps un marqueur identitaire.
C’est à cet angle mort que s’attaque la belle exposition Grand Feu, présentée jusqu’au 16 mai au musée L’Odyssée des bâtisseurs, à Alma. Pour réaliser ce travail photographique et archivistique, les artistes Nicolas Lévesque et Sophie Gagnon-Bergeron ont sillonné la région à la recherche des traces visibles et invisibles laissées par l’incendie — cette « épouvante inaugurale » qui a hanté l’imaginaire intime de leur jeunesse.
Je les cite : « Aujourd’hui, lorsque les forêts brûlent, nous sentons-nous coupables, comme peut-être celles et ceux qui se sont établis ici en 1870 ? Ou avons-nous seulement peur ? […] [Car] il devient de plus en plus plausible que nous connaissions un autre Grand Feu. »
À l’heure de l’emballement climatique, le Grand Feu réapparaît comme une mémoire active. Et si son souvenir nous appelait à renouer les fils rompus entre le temps des sociétés humaines et celui de la nature, en reconnaissant ce qui, dans leur histoire, les lie à un même destin ?
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