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Quand la culture devient un «projet pédagogique particulier»

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L’autrice évolue au carrefour de la culture et des affaires publiques. Ancienne commissaire à la langue française de la Ville de Montréal, elle a occupé des fonctions stratégiques auprès des gouvernements du Québec et du Canada, notamment en matière de francophonie.

Récemment, la ministre de l’Éducation du Québec, Sonia LeBel, annonçait une réforme majeure du financement des établissements d’enseignement — la plus importante depuis la création du ministère en 1964. L’objectif : simplifier les règles budgétaires, réduire le nombre d’enveloppes accordées et offrir davantage de flexibilité aux centres de services scolaires.

On connaît maintenant le résultat. Les sommes autrefois réservées aux sorties culturelles, aux livres et au programme La culture à l’école sont désormais intégrées à une vaste catégorie intitulée  « Projets pédagogiques particuliers, activités sportives, culturelles et sociales ». Officiellement, les budgets sont maintenus. Mais les arbitrages seront désormais laissés à la discrétion des différents centres de services scolaires.

Évidemment, un certain allègement administratif s’avérait nécessaire. Évidemment aussi, le sport et l’activité physique jouent un rôle essentiel et doivent être soutenus, promus et encouragés dès le plus jeune âge. Le problème n’est pas là. Il réside plutôt dans ce que cette réforme révèle de la place accordée à la culture dans notre conception même de l’école.

Car la culture n’est pas un projet pédagogique particulier. Le livre non plus. Ils ne constituent pas des activités parmi d’autres, que l’on juxtapose à une série d’options dans une vaste enveloppe budgétaire. Ils participent à quelque chose de plus fondamental : la transmission d’une langue, d’un imaginaire collectif, d’un rapport au monde. Ils façonnent le sentiment d’appartenance, nourrissent la curiosité et l’esprit critique, et permettent la rencontre d’idées, d’œuvres et de sensibilités différentes.

En d’autres mots, le véritable enjeu n’est pas uniquement budgétaire. Il est aussi symbolique. La façon dont une société catégorise la culture témoigne du rôle qu’elle lui reconnaît — et, par ricochet, de l’importance collective qu’elle lui accorde.

Un paradoxe

Depuis plusieurs années, le Québec multiplie les débats et les interventions visant la protection du français, de la culture québécoise et de certains marqueurs collectifs. Ces discussions occupent une place importante dans notre espace public et traduisent des préoccupations bien réelles. Mais la protection et la vitalité d’une culture ne reposent pas uniquement sur des lois, des règlements ou des cadres normatifs. Elles passent aussi — et peut-être surtout — par la transmission.

Or, à cet égard, l’école joue un rôle fondamental. Si l’on souhaite développer chez les jeunes le goût de la langue et de la création, et former des citoyens curieux, critiques et ouverts sur le monde, et si l’on souhaite aussi offrir un contrepoids à l’omniprésence des écrans et des plateformes numériques, alors les bibliothèques scolaires, les rencontres avec les créateurs, les sorties au théâtre, au musée ou au salon du livre ne peuvent être considérées comme accessoires.

Elles constituent des vecteurs essentiels de transmission culturelle.

Plusieurs sociétés européennes semblent d’ailleurs avoir pleinement intégré cette réalité. En France comme dans plusieurs pays nordiques, l’éducation culturelle occupe une place importante dans le parcours éducatif — une réflexion qui était d’ailleurs au cœur du premier Sommet pancanadien sur l’éducation artistique, tenu récemment à Ottawa par la Fédération culturelle canadienne-française. Des partenariats structurés avec les bibliothèques, les musées et les institutions culturelles permettent aux jeunes de fréquenter les œuvres dès l’enfance. La culture n’y apparaît pas comme une activité périphérique ou facultative, mais comme une composante essentielle de la formation citoyenne.

Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas d’opposer culture et activité physique. Les deux répondent à des besoins réels et complémentaires. Mais elles ne jouent pas le même rôle dans la construction du rapport à la langue, à l’identité et à la mémoire collective.

C’est pourquoi une enveloppe réservée à la culture possède une portée qui dépasse largement la seule question comptable. Elle protège, hiérarchise et envoie un signal politique clair. Elle affirme qu’une société considère certains outils de transmission comme suffisamment essentiels pour leur accorder une place distincte.

Le Québec aurait pu profiter de cette réforme pour affirmer une vision forte de la culture à l’école et reconnaître plus explicitement le rôle structurant de la lecture, des livres et de la fréquentation culturelle dans le parcours des jeunes. Il a plutôt privilégié une logique de simplification et de flexibilité administrative, laissant aux entités locales le soin d’arbitrer leur répartition, avec le risque que l’accès à certaines expériences culturelles varie d’un milieu à l’autre.

Or, une société établit ses priorités par ce qu’elle choisit explicitement de protéger.

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