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Quand la barrière de la langue empêche de se faire soigner

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Se faire soigner quand on ne parle pas la langue de la majorité est un véritable casse-tête à l’Île-du-Prince-Édouard. Pour des nouveaux arrivants francophones, l'accès aux soins est devenu un tel parcours du combattant que certains finissent par renoncer à consulter.

Imaginez-vous à l'hôpital, souffrant, incapable d'expliquer vos symptômes. C’est ce qu’a vécu la francophone Evelyn Botty, arrivée de Côte d’Ivoire il y a quatre ans.

Ses lacunes en anglais ont transformé ses passages aux urgences de l’hôpital Queen Elizabeth, à Charlottetown, en de grands moments de solitude.

J’y suis allée seule, mais je n'ai pas pu expliquer clairement ce que j'avais comme mal. La barrière linguistique peut entraîner beaucoup de malentendus, raconte-t-elle.

Je n'ai pas le vocabulaire approprié, on utilisait [l'outil de traduction] de Google. Le médecin a fait son diagnostic, mais je ne comprenais pas toutes ses instructions.

Trois jours pour un interprète

L’une des filles d’Evelyn Botty a également vécu un accouchement difficile, à cause de la barrière de la langue.

Elle était stressée pendant deux jours, car elle ne comprenait pas tout ce que les infirmières, les médecins lui disaient, les médicaments qu’ils voulaient lui administrer, pourquoi l’enfant n’était pas encore arrivé, rapporte Evelyn Botty.

Il aurait fallu aller chercher quelqu’un pour traduire, poursuit-elle.

Un interprète n'est finalement arrivé qu'au bout de trois jours de travail. Un délai trop long : l'état de la jeune femme s'est dégradé et, face à une hypertension sévère, l'équipe a dû se résoudre à une césarienne.

Pour Evelyn Botty, la coupe est pleine. Après plusieurs tentatives frustrantes dans des cliniques sans rendez-vous, elle a fini par baisser les bras. À ses yeux, sans langue commune, il n’y a plus de lien de confiance.

J'ai pas la force d’y retourner parce que je sais pas comment je vais expliquer, confie-t-elle.

La relation entre un patient et un médecin repose d'abord sur la confiance. Mais c'est difficile d'instaurer cette communication à cause de la langue.

Tu peux tomber sur un médecin qui parle et comprend un peu le français, mais qui ne peut pas établir une réelle communication, surtout qu’ils sont débordés, ajoute-t-elle.

Mur de la langue au bout du fil

C’est aussi le sentiment d’Ornella N’guessan, une autre immigrante ivoirienne installée sur l’île depuis deux ans. À son arrivée dans la province, elle a également développé une forme de blocage.

Quand on me proposait [d'aller] voir un médecin, je ne voulais pas, parce que ce n'est pas ma langue maternelle.

Parce qu’il faudrait que j’explique comment est-ce que mon cœur, mes poumons ils vont, je me disais : "ça va être vraiment long" parce que c'est pas ma langue, explique la jeune femme.

Asthmatique, elle a pourtant dû se rendre deux fois aux urgences de l'hôpital Queen Elizabeth pour des crises.

La première fois que je suis arrivé là-bas, avec le 811, c'était pas en français. La personne qui m'a abordée essayait de se débattre avec quelques mots, se souvient Ornella N’guessan.

Le 811, ligne téléphonique d’urgence pour des conseils de santé non urgents, est pourtant un service désigné bilingue dans la Loi sur les services en français de la province.

La seconde fois, elle a eu plus de chance : une aide-soignante parlait un peu français.

Soins en français : un droit, pas un luxe

Ce mur invisible, Isabelle Dasylva-Gill le voit grandir. La directrice générale de la SAF'Île, l’organisme porte-parole des Acadiens et des Francophones de la province, s'inquiète de ce renoncement aux soins.

C’est problématique, car ça crée un stress, et c’est aussi dangereux au niveau médical. Ça peut créer de l'isolement et des retards dans l’accès aux soins.

La responsable le rappelle fermement : être soigné en français n’est pas un luxe, mais un droit, inscrit noir sur blanc dans la Loi sur les services en français de la province.

Elle estime à cet égard qu’améliorer l'accès à des services de santé en français passe par une révision de la loi.

Isabelle Dasylva Gill, directrice de la Société acadienne et francophone de l'Île-du-Prince-Édouard.

« On entend que c’est très difficile d’avoir des soins en français, même avec la carte de de santé qui indique la préférence du français », reconnaît Isabelle Dasylva-Gill, directrice la SAF'Île. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Laurent Rigaux

Pour tenter de régler le problème, la SAF'Île appelle le gouvernement à recruter davantage de professionnels de la santé bilingues et à réserver des plages horaires de consultation dédiées uniquement aux francophones.

L'objectif n’est pas de créer un système de santé parallèle, mais de mieux utiliser les ressources humaines disponibles, insiste Isabelle Dasylva-Gill. Car l’île compte des soignants francophones, qui ne sont pas répertoriés.

L’organisme demande par ailleurs que les immigrants soient mieux informés sur le fonctionnement du système de santé, dès leur arrivée.

Pour quelqu’un qui ne maîtrise pas l’anglais, le système peut sembler complexe et difficile à naviguer, affirme Isabelle Dasylva-Gill.

En attendant, la cheffe de file communautaire incite celles et ceux qui ne sont pas à l’aise en anglais à demander de l’aide aux organismes communautaires francophones, que ce soit les centres scolaires communautaires ou la Coopérative d’intégration francophone.

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