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Quand l’intelligence artificielle s’invite sur le champ de bataille

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« Les humains prendront toujours la décision finale quant aux cibles à abattre et au moment opportun pour le faire. Mais les outils d’IA avancés peuvent réduire la durée de processus qui prenaient des heures, voire des jours, en quelques secondes. »

C’est ainsi que le commandant supervisant l’effort de guerre américain en Iran, l’amiral Brad Cooper, vantait le 11 mars dernier les avantages de l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) dans l’opération Epic Fury, que mènent conjointement les États-Unis et Israël en Iran. Si ce dernier n’a pas précisé quels systèmes « intelligents » étaient utilisés par le Pentagone, le Washington Post a révélé que les Américains avaient notamment recours à un système de contrôle de mission baptisé Maven.

Développé par la société Palantir de Peter Thiel, un milliardaire proche de Donald Trump, Maven agirait comme le cerveau des frappes américaines. Sa force ? La prise en charge de l’ensemble de la « kill chain » (chaîne d’élimination), soit le processus allant de l’identification de la cible à l’approbation légale et au déclenchement de la frappe. Pour ce faire, la plateforme passe au crible une multitude de données provenant de satellites et de drones, de renseignements humains et d’interception de télécommunications.

C’est ainsi que les États-Unis ont pu attaquer 1000 cibles au cours des 24 premières heures du confit, selon les chiffres du Commandement des opérations militaires américaines (CENTCOM). Si l’armée américaine avait déjà utilisé l’IA en 2024, lors de bombardements sur l’Irak, la Syrie et le Yémen, les frappes contre l’Iran constituent la première utilisation à grande échelle de cette technologie.

Une rationalisation de la guerre

Pour Olivier Sibony, professeur à HEC Paris et à l’Université d’Oxford et spécialiste de la prise de décision, l’utilisation de l’IA dans les opérations militaires a permis un véritable bond en avant en matière de renseignement. Et elle contribue en théorie à limiter les pertes civiles.

« Quand on fait la guerre, on préfère a priori qu’il y ait moins de dommages collatéraux, et ne tuer que des militaires armés jusqu’aux dents ou les dirigeants d’un régime odieux qu’on essaye d’anéantir », explique-t-il en entrevue avec Le Devoir.

L’IA présente donc, selon M. Sibony, la possibilité de mener la guerre avec une plus grande rationalité. Il y consacre d’ailleurs un chapitre entier dans un ouvrage intitulé Faut-il encore décider ? La décision humaine à l’ère de l’intelligence artificielle (Flammarion, 2026).

« Il y a des militaires et même des philosophes pour expliquer qu’il y a une obligation morale d’utiliser l’IA, parce que l’IA nous promet une guerre plus propre, plus morale, où on ne risque pas de s’énerver et de faire des choses qui sont interdites par les lois de la guerre sous le coup de l’émotion. »

Face à l’accélération du développement technologique, à la multiplication des conflits et à la baisse de la tolérance de l’opinion publique américaine aux pertes humaines, l’intelligence artificielle devient un acteur stratégique de premier plan. En témoigne la Stratégie américaine d’accélération de l’IA, présentée au mois de janvier par le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, qui veut faire des États-Unis « une force de combat axée sur l’IA dans tous les domaines ».

Pour y parvenir, l’ex-animateur de Fox News souhaite imposer, pour tous les contrats militaires, une clause permettant à un système d’être utilisé sans aucune restriction imposée par le fournisseur. C’est d’ailleurs cette question éthique qui est à l’origine du divorce entre le gouvernement américain et la société Anthropic, dont l’outil d’IA Claude avait été intégré par l’armée américaine au système Maven pour planifier l’attaque massive du 28 février.

Gaza comme laboratoire

Ce n’est pas la première fois que l’utilisation d’outils d’IA dans un contexte militaire soulève des questions éthiques. Selon des informations de plusieurs médias internationaux, corroborées par un rapport des Nations unies, Israël s’appuierait, depuis le 7 octobre 2023, sur des outils d’IA pour mener ses frappes sur Gaza.

L’armée israélienne aurait ainsi recours à Gospel pour identifier les bâtiments et les structures à frapper, à Where’s Daddy ? pour suivre des cibles jusqu’à leur domicile, ou encore à Fire Factory pour évaluer en temps réel ses capacités de munitions et attribuer des cibles à ses différentes plateformes de combat. De plus, l’État hébreu aurait identifié jusqu’à 37 000 cibles liées au Hamas et au Djihad islamique palestinien grâce à un outil d’IA nommé Lavender.

Selon une enquête du Guardian, qui s’appuie sur des témoignages de militaires israéliens, la logique décisionnelle de ces outils demeurerait opaque, et la décision d’appuyer sur la gâchette appartiendrait au bout du compte à la machine. Lors d’opérations de traque de cadres du Hamas, la vérification humaine des cibles peut en effet être réduite à une vingtaine de secondes. Sous une telle contrainte, avance le journal britannique, les opérateurs tendraient à valider mécaniquement les propositions de l’IA, sans moyen véritable de remettre en question la machine.

De plus, les outils d’IA obéiraient à un mécanisme statistique et toléreraient un certain nombre de pertes civiles en fonction des objectifs militaires poursuivis. Ce qui permettrait d’expliquer, selon les experts cités, le grand nombre de victimes civiles dans l’enclave palestinienne.

Des questions éthiques et juridiques

Pour pointer les limites morales de l’utilisation militaire de l’IA, le professeur Olivier Sibony prend pour exemple le cas du bombardement d’une école en Iran, qui a causé la mort de 150 personnes, le 28 février dernier. Selon les résultats préliminaires d’une enquête militaire révélés par le New York Times, un problème de mise à jour d’une base de données serait en cause.

« On ne sait pas encore si c’est l’IA qui a fait cette erreur ou si c’est l’humain. Si c’est l’IA, ça vient confirmer que ces outils ne sont pas parfaits. En admettant que ce soit une erreur humaine, est-ce que ce sera suffisant pour dire “allons-y, confions le pilotage de nos missiles et de nos drones à des IA” ? Ma conviction, c’est que la réponse est non. Parce qu’il y a ici une raison éthique, mais aussi une raison juridique », prévient le professeur.

Selon lui, la raison éthique, c’est que la décision d’actionner une arme létale, même en temps de guerre, est une décision trop grave pour qu’il n’y ait pas un humain qui l’assume. Quant à l’aspect juridique, M. Sibony pose la question. « Dans l’hypothèse où un crime de guerre serait commis, qui serait tenu pour responsable dans une chaîne de décision où l’IA a pris une très large place ? »

Pour son collègue Éric Hazan, avec qui Olivier Sibony signe son ouvrage sur la prise de décisions au temps de l’IA, il est essentiel de garder l’humain dans la boucle décisionnelle. Et pour ce faire, il est temps de mettre à jour les doctrines militaires.

« La question qu’on doit se poser, c’est : “Est-ce qu’on y a réfléchi ? Est-ce qu’il y a eu l’établissement d’une doctrine militaire comme ça a été le cas avec d’autres armes dans le passé ?” Aujourd’hui, on a les armes, mais la doctrine militaire n’a pas été établie et c’est peut-être là qu’il y a un problème. »

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