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Qu’est-ce qui explique, au juste, l’efficacité politique de Mark Carney?

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Mark Carney vient d’accomplir ce qu’aucun premier ministre canadien n’avait fait avant lui : former une majorité parlementaire grâce à une série de ralliements à son caucus. Depuis son ascension à la tête du Parti libéral du Canada, il y a un peu plus d’un an, il semble vivre en état de grâce avec l’électorat canadien.

Au-delà des menaces répétées de Donald Trump qui ont suscité un réflexe de solidarité nationale, une question demeure : qu’est-ce qui explique, au juste, l’efficacité politique de Mark Carney ? Et que révèle-t-elle de l’état de notre démocratie ?

Le premier ministre a lui-même fourni les premiers éléments de réponse il y a quelques mois, lors du sommet de Davos, où il plaidait pour une politique à « géométrie variable », faite de realpolitik et d’adaptation constante aux rapports de force.

Applaudi sur la scène internationale, ce discours a contribué à forger, sur la scène intérieure, l’image d’un dirigeant pragmatique, crédible et compétent. Or, l’approche avancée à Davos semble aujourd’hui déborder du cadre des affaires étrangères pour s’appliquer de plus en plus à la conduite des affaires intérieures.

Un récent éditorial de Marie Vastel en esquissait d’ailleurs les contours : des engagements ambitieux annoncés, puis dilués, déplacés ou remplacés par d’autres priorités. Ce n’est pas de l’inconstance, cela s’apparente à une méthode.

Se dessine ainsi, en toute cohérence avec Davos, une gouvernance à géométrie variable, où engagements et processus s’adaptent en fonction des circonstances.

Cette logique trouve un terrain particulièrement fertile dans un environnement politique et informationnel fragmenté et saturé. Dans un univers saturé d’information, où les enjeux et les nouvelles se succèdent à grande vitesse, une politique de repositionnement constant n’est pas sanctionnée : elle est absorbée.

Les électeurs, rationnellement, se rabattent sur des raccourcis — idéologie, réputation, perception de compétence — pour orienter leurs choix. De plus en plus, on ne juge plus les gouvernements sur leurs choix programmatiques, mais sur des impressions générales.

On passe ainsi, insensiblement, d’une responsabilité programmatique à une imputabilité réputationnelle.

Dans ce contexte, le problème n’est pas seulement le style de gouvernance. C’est l’absence de contrepoids capables d’en révéler les effets. Tant que les partis d’opposition continueront de courir après la nouvelle du jour — souvent dictée par un cycle médiatique lui-même pris dans cette logique d’accélération —, ils contribueront, malgré eux, à la pérennité de ce système.

Là où le bât blesse, ce n’est pas l’indignation ponctuelle venant des bancs de l’opposition, mais le manque de mémoire organisée.

Une opposition efficace, dans un tel contexte, ne peut se contenter de réagir. Elle doit documenter, relier les déclarations aux décisions, les promesses aux reculs, et, surtout, en illustrer les conséquences humaines, économiques et sociales. Non pas par une succession de coups politiques, mais par un travail méthodique d’érosion du récit dominant.

Car c’est bien là la question. La force politique de Mark Carney ne tient pas seulement à ses décisions, mais à sa marque : celle d’une compétence supérieure et d’un pragmatisme éclairé. Cette marque repose aussi sur une approche désormais plus lisible : identifier une contrainte externe — géopolitique ou économique —, puis se positionner comme l’acteur le mieux à même de la maîtriser, voire de la transformer en levier stratégique. Tant que cette perception demeure intacte, la cohérence de ses engagements importe peu.

Prenons un exemple révélateur. Le 28 février, le premier ministre figurait parmi les premiers dirigeants occidentaux à appuyer l’intervention américaine contre l’Iran. Quelques jours plus tard, face aux conséquences et aux critiques, le discours se réoriente vers le droit international et la négociation. Entre-temps, le gouvernement doit déployer des mesures extraordinaires pour atténuer les effets économiques d’un conflit dont les répercussions étaient largement prévisibles.

L’épisode, pris isolément, peut être interprété comme une adaptation. Inscrit dans une séquence, il révèle autre chose : la possibilité d’occuper successivement des positions difficilement conciliables, sans en assumer pleinement le coût politique.

Il faut le dire clairement : cette manière de gouverner ne relève pas seulement de l’adaptation aux circonstances. Elle consiste aussi à tirer parti d’un environnement politique et informationnel fragilisé, où la vitesse des annonces, la faiblesse des contrepoids et l’absence de mémoire organisée rendent plus difficile toute véritable reddition de comptes.

Dans ce contexte, la « géométrie variable » n’est plus seulement une posture stratégique. Elle devient une façon d’échapper, au moins en partie, à l’examen démocratique — en multipliant les engagements, en les redéfinissant au besoin et en déplaçant constamment le point de référence du débat public.

Rien de cela ne changera tant que les partis d’opposition, et, en premier lieu, l’opposition officielle, continueront de confondre réaction et stratégie. Courir après la nouvelle du jour, c’est accepter les règles d’un jeu où la mémoire s’efface aussi vite que les promesses.

Et une démocratie où le pouvoir peut ainsi se déplacer plus vite que le regard posé sur lui est une démocratie où l’imputabilité finit, elle aussi, par se dérober.

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